MAURICE LIMAT
LE FLAMBEAU DU MONDE
COLLECTION « ANTICIPATION »
ÉDITIONS FLEUVE NOIR
CHAPITRE PREMIER
– Je n’y comprends rien… dit le professeur Zell.
Ariane le regarda, de ses beaux yeux d’ambre. Il n’avait pas achevé sa phrase. Parce qu’un médecin ne dit pas, ne doit jamais dire tout ce qu’il pense. Et l’infirmière chef, qui était là, et la cohorte des internes, tous savaient ce que signifiaient les paroles du patron.
Parce que leur malade devait, normalement, être mort depuis longtemps.
C’était absurde, illogique, contre nature. On ne vit pas quand on a été brûlé sur presque tout le corps au troisième degré. À tel point que le patient était amputé de la jambe gauche, de la main correspondante. Que les trois quarts de ses organes internes, atteints d’un traumatisme d’origine inconnue, ne fonctionnaient pratiquement plus. Il respirait à peine, le cœur devenait arythmique, il éliminait de façon minime et on ne le nourrissait qu’avec des sondes.
Et cela durait depuis des semaines et des semaines, depuis que le croiseur spatial Fulgurant, mené à travers les étoiles par le commandant Martinbras, avait repêché cette épave humaine, flottant en plein vide, dans un de ces canots spatiaux qui servent de bouée, sur les astronefs.
Le canot lui-même était dans un triste état. Martinbras et ses matelots pouvaient croire n’y découvrir que des cadavres. Ils avaient relevé Hans Wekinson. Et comme Hans Wekinson était un Terrien, on l’avait dirigé sur sa planète-patrie, la Terre.
À toutes fins utiles et par acquit de conscience. Dans l’état où il était…
Finalement, il s’était arrêté à l’escale de Vénus. Là, le professeur Zell, spécialiste des brûlures, l’avait réclamé pour ses services. Et Hans Wekinson, soigné à l’hôpital d’Endereka, la cité des plaines vénusiennes, s’obstinait à vivre, contre toute logique, contre toutes les sciences connues à travers le Cosmos et qui l’auraient condamné irrémédiablement.
Zell était un Vénusien d’origine. Grand et maigre, totalement chauve comme beaucoup de ses coplanétriotes adultes, il avait de grands yeux d’un bleu profond, reflétant à la fois intelligence aiguë et bonté totale. C’était un de ces praticiens qui donnent tout à la médecine. Pourtant, il n’était pas assez imbu de sa personne et de son culte de la science pour arriver à croire qu’il avait sauvé Hans Wekinson. Si ce dernier vivait, et avait vécu pendant le transfert à bord du Fulgurant, soigné dans une simple infirmerie d’astronef, c’est qu’il devait vivre, voilà tout.
Maintenant, autour de son lit, autour de ce corps mutilé et torturé, on avait installé ce qu’il y avait de mieux pour maintenir une vie chancelante. Le malade se trouvait dans une sorte de couveuse transparente, et son corps était immergé dans un bain de plasma translucide, maintenu en permanence à trente-sept degrés centigrades. De minuscules sondes pénétraient dans son organisme, le reliant intimement au cœur artificiel, aux poumons de synthèse, au filtre subtil du docteur Ak’taal, un Martien qui avait réussi à trouver le foie de remplacement. Enfin, Hans Wekinson était sans cesse recouvert d’intracorol à l’état de vapeurs. L’intracorol, c’était le merveilleux produit inventé autrefois par un autre Vénusien, Xol, et dont les effets cicatrisants étaient connus dans toute la Galaxie.
Ainsi donc, l’homme - qui - aurait - dû - être - mort - depuis - longtemps vivait.
Zell avait remarqué diverses choses. En particulier qu’autour de son malade, une certaine euphorie régnait. La douce et vigilante Ariane, qu’il considérait comme son lointain successeur, en dépit de son sexe, lui avait paru exaltée, une fièvre inconnue dans ses yeux d’ambre. Les internes, enthousiasmés par cette survie qu’ils attribuaient à leur génial patron, étaient extrêmement turbulents.
Il n’était pas jusqu’à Mme Kim’y, l’infirmière chef qui, en dépit de soixante années vénusiennes, dont trente de veuvage, prétendait convoler de nouveau, et faisait les doux yeux à tout le corps médical d’Endereka.
Une légère sonnerie tinta. L’interphone appelait le professeur.
– Voyez, Ariane, fit-il avec humeur, n’aimant guère être dérangé alors qu’il étudiait un cas.
Et quel cas.
La jeune fille prit la communication et revint aussitôt, en priant son interlocuteur invisible de patienter un instant :
– Professeur, on nous signale que l’inspecteur envoyé par l’Interplan vient d’arriver… Si vous l’autorisez, l’expérience du magnétophone cérébral aura lieu aujourd’hui…
Zell eut un mouvement agacé :
– Ces policiers… Ne pourraient-ils patienter encore ?
Aucun des assistants n’eût osé contrer le patron.
Sauf Ariane, qui dit, très doucement :
– C’est dans l’intérêt du malade, peut-être, Professeur… Si les services de la police arrivent à découvrir l’origine du mal qui ronge Wekinson, il vous sera peut-être plus aisé de le soigner…
Zell fronça le sourcil, puis il se détendit en regardant Ariane :
– Vous avez réponse à tout, ma chère enfant… Eh bien !…
Il se pencha sur la couveuse où le malheureux, bien affreux à voir, baignait dans le plasma liquide, sous une nappe d’intracorol vaporisé.
– Puisqu’il le faut… Donnez mon accord…
Quelques instants plus tard, le représentant de l’Interpol, la police interplanétaire, se présentait au professeur Zell : Robin Muscat arrivait de mission sur la Lune([1]). Au moment de regagner la Terre, et Paris où se tenait le siège de l’Interplan, il avait été mandé d’urgence sur Vénus et l’enquête concernant le mystère Hans Wekinson lui avait été confiée.
Zell, Ariane et les assistants virent un grand gaillard aux yeux aussi bleus que ceux du professeur, mais infiniment plus vifs, plus malicieux. Son front haut indiquait une intelligence au-dessus de la moyenne, sous la chevelure brune, coupée en brosse.
– Professeur, dit le policier, pardonnez mon intrusion. Le blessé est-il en état de supporter mon intervention ?
– Je vous dirai tout net, Inspecteur, qu’en aucun cas, Hans Wekinson ne répondrait à un interrogatoire d’ordre normal. Je n’ai jamais vu fonctionner le magnétophone cérébral… Est-ce très fatigant ?
– Oui, dans une certaine mesure. C’est le cerveau qui supporte tout.
Zell eut un geste évasif.
– Je ne saurais m’y opposer… Wekinson vit en dehors de toute norme…
– Survivra-t-il ?
Zell fit claquer ses doigts avec irritation :
– Comment répondre ? La science est en échec… Même branché sur un cœur, des poumons, des reins artificiels et le merveilleux foie synthétique d’Ak’taal, tout individu dans son état serait mort depuis je ne sais combien de temps… Or, il vit et il y a là un mystère… Si vous pouvez le déchiffrer…
– Dans cette aventure, tout est mystérieux, Professeur. Nous avons fait des recherches, à la suite des révélations du commandant Martinbras.
Certes, Hans Wekinson était méconnaissable, et on ne l’aurait pas identifié sans le fichier magnétique du Central de la Marine Spatiale. Il n’a plus d’empreintes digitales. Sa main subsistante a été brûlée en partie. C’est donc seulement par la mensuration du fluide humain qu’on a pu identifier ce malheureux, en se reportant au bertillonnage métabolique.
Le professeur approuva de la tête. Il connaissait le système. Il advenait tant d’accidents aux matelots de l’espace que les papiers d’identité étaient devenus depuis longtemps caducs. De même les fiches irradiantes qui leur avaient succédé et qui, elles aussi, pouvaient être détruites ou tout au moins endommagées.
Finalement, on avait mis au point le bertillonnage métabolique. On savait depuis un bon moment que chaque être humain irradie, c’est-à-dire plus simplement émet des ondes.
Depuis l’antiquité pensante, les humains appelaient cela l’aura, le fluide. L’hypothèse-ondes courtes cérébrales était admise depuis le XXe siècle.
Mesurant ces émanations énergétiques, on était arrivé à constater qu’elles étaient toutes différentes selon les individus. Chacun avait son aura propre, et la longueur des ondes émises différait toujours, au milliardième, mais elle différait.
Ainsi étaient nés les fichiers d’identité basés sur le métabolisme personnel de chaque humain. Ce qui était surtout fort utile pour ceux qui voyageaient si loin des planètes-patries, d’un monde à l’autre.
– On sait donc, dit Zell, qui est Hans Wekinson… Nous connaissions jusqu’alors son nom et sa nationalité d’origine…
– Mais aussi, maintenant, qu’il était à bord du Kondor, un aviso de la Milice Impériale du Centaure… Vous savez que, pour renforcer leur marine, les Centauriens font souvent appel aux Terriens, experts en la matière. Wekinson est donc un de ces aventuriers mercenaires engagés dans un autre système solaire que le leur… Or, le Kondor était parti pour un voyage très lointain, vers la constellation du Sagittaire… Du moins, est-ce dans cette direction qu’on perd sa trace… C’est vers les plages du Sagittaire que croisait en effet le Fulgurant quand Martinbras et son équipage ont « repêché », si je puis dire, ce naufragé de l’espace…
Puisqu’il vit, quoique muet et inconscient, nous pouvons cependant sonder son cerveau, si vous le permettez…
Zell acquiesça. L’installation assez compliquée du magnétophone cérébral avait déjà été amenée depuis le commissariat central d’Endereka.
Mais on attendait un spécialiste pour le faire fonctionner.
Il fallait transporter Wekinson dans une salle mise à la disposition de l’Interplan par le directeur de l’hôpital. Sous la direction de Zell en personne. Ariane et les internes se mirent au travail, avec les plus grandes précautions possibles.
On vida la couveuse du bain de plasma et on volatilisa les vapeurs d’intracorol. Habilement, Ariane, de ses doigts délicats que ne pouvait remplacer aucun robot, si parfait soit-il, détacha les sondes. Et, lentement, le corps martyrisé descendit dans une seconde couveuse, placée, celle-là, sur un chariot à mouvement magnétique.
Dans la seconde couveuse, nouveau bain de plasma, nouveau nuage d’intracorol. Et un petit poste médicoradar, installé à côté du malade, lequel poste était en contact permanent avec les divers appareils qui, dans la salle de soins, fonctionnaient toujours en reproduisant les diverses fonctions humaines.
Les ondes radar, captées sur les organes de synthèse, arrivaient au malade, rebondissaient, revenaient encore, engendrant, dans son être biologique défaillant, un rythme ininterrompu de mouvements physiologiques infinitésimaux, mais multiples, qui aidaient considérablement à la survie du malheureux rescapé du Kondor.
Le chariot se mit en route, avec une douceur infinie, escorté par Zell, Ariane, les internes, l’infirmière incandescente Kim’y, et l’inspecteur Robin Muscat.
Ce cortège traversa un couloir. Un interne souffla :
– Quel dommage !… Les zoozias qui se fanent…
Il y eut des sourires entre eux, et Ariane rougit un peu. Kim’y fronça le sourcil.
Nul n’ignorait que cette merveilleuse plante fleurie, espèce rare et recherchée de la flore vénusienne, avait été envoyée à Ariane par certain jeune cosmonaute né sur la planète portant le nom traditionnel de la déesse de l’Amour.
Les zoozias possédaient des feuilles extrêmement graciles, sensitives à l’extrême. La fleur en était pourpre, avec un calice aux tons de soufre, et formait une coupe d’une beauté exceptionnelle.
Ariane étant retenue en permanence à son service, l’envoi de son soupirant servait d’ornement, mais on l’avait laissé dans le couloir, la senteur trop forte des zoozias risquant d’incommoder les grands malades, brûlés pour la plupart.
Kim’y s’irritait un peu. Elle n’ignorait pas que la majorité des internes ne pensait qu’à Ariane. Et Ariane, elle, n’était sensible qu’aux délicatesses de ce jeune Vénusien qui, pour l’instant, effectuait un stage de plongées spatiales à l’astrodrome d’Endereka.
Il n’était jusqu’au professeur Zell qui ne fût au courant. Comme les autres, il pouvait voir que la plante merveilleuse n’était guère à son aise dans un couloir d’hôpital, en dépit de la climatisation, et que les fleurs perdaient de leur incarnat, que les feuilles hypersensibles, qu’on ne pouvait toucher sans les voir se recroqueviller avec des grâces de petite chatte offensée, se desséchaient déjà.
Le chariot emmenant le rescapé du Kondor passait devant le plant de zoozias.
Tous, en même temps, tressaillirent, n’en croyant pas leurs yeux.
Les feuilles avaient réagi, sans que nul ne les ait touchées. Il eût semblé que, tout d’un coup, le sang vert du monde végétal eût afflué dans les nervures. La plante paraissait brusquement revivre, redressant ses tiges affaiblies, étalant un feuillage plus éclatant, aux tons d’émeraude avivée.
Et les fleurs frémissaient, des boutons, qui se desséchaient sur tige, éclataient spontanément, tout l’ensemble floral s’empourprait, faisant revivre des fleurs à demi fanées, éveillant de nouvelles étoiles pourpres.
Un des internes s’exclama, à haute voix, résumant l’impression générale :
– Mais ce sont des fleurs magiques… Que se passe-t-il ?… Il faut savoir !
Le professeur Zell coupa :
– Silence, Messieurs… Nous venons de constater un bizarre phénomène… Cependant nous avons un devoir à remplir… Il ne souffre aucun retard, que je n’aie plus à vous le rappeler… La botanique, ce sera pour plus tard…
Nul ne souffla mot et le coupable devint aussi rouge que les fleurs revitalisées du zoozia. Ariane eut un sourire indulgent à l’égard de son camarade.
Le cortège passa et pénétra dans la salle où était installé le magnétophone cérébral. Le médicoradar puisait en permanence le mouvement physiologique factice dans les appareils de synthèse biologique qui continuaient à fonctionner, reconstituant le rythme vital dans le corps torturé de Hans Wekinson.
Mais le professeur Zell était de plus en plus persuadé que toute cette science eût été vaine sans l’incroyable possibilité vitale du matelot des étoiles, qui vivait contre toute logique.
Il demeura avec l’inspecteur Robin Muscat pour assister à l’interrogatoire, après avoir prié Ariane seule de demeurer. Les internes sortirent, ainsi que Mme Kim’y.
Dans le couloir, ils purent tous constater que le zoozia paraissait encore plus merveilleux, et que les fleurs nouvelles, spontanément, ouvraient d’éclatantes corolles, tels de vivants joyaux…
CHAPITRE II
Robin Muscat ne voulait confier à personne le soin de faire fonctionner le délicat appareil qu’était le magnétophone cérébral, capable de faire entendre et de montrer, par une transmutation des fréquences de la pensée, le film qui se déroule incessamment dans le cerveau humain, fût-il celui d’un homme dans le coma.
Pourtant, étant donné l’état particulier dans lequel se trouvait son patient, fut-il astreint à demander le concours d’Ariane, pour manipuler le crâne de Hans Wekinson, sur lequel il était nécessaire de brancher le casque qui captait les ondes émises par les circonvolutions des méninges.
Il apprécia la douceur, la patience, et aussi la fermeté, la sûreté avec lesquelles la jeune doctoresse agissait. Robin Muscat, penché sur Wekinson, éprouvait une profonde pitié devant ce visage ravagé, méconnaissable. Il était bien évident que, sans le bertillonnage métabolique, il eût été impossible de retrouver l’identité de ce malheureux, auquel il ne restait d’autre part que les doigts d’une seule main, rongés par un feu inconnu.
Zell laissait faire son assistante, qui se conformait d’ailleurs aux instructions de l’officier de la police interplanétaire.
Quand enfin ce fut terminé, et qu’on eut synchronisé le branchement du casque inquisiteur avec l’ensemble des opérations qui enveloppaient en permanence le grand blessé, Muscat palpa diverses commandes sur une petite machine où le double rouleau supportant une bande magnétique rappelait les magnétophones ancestraux.
Mais un autre appareil y attenait, supportant un écran haut de deux mètres et large de trois, qu’on avait préalablement installé. Un système de kinescope enregistrerait les images, simultanément avec les sons qui se graveraient sur la bande. De cette façon, même après cette expérience « en direct » on pourrait garder et projeter à volonté le film-pensée obtenu par l’interrogatoire.
– Quand vous voudrez, Professeur…
– C’est vous qui décidez, Inspecteur.
– Votre patient demeure dans un état quasi comateux, n’est-ce pas ?
– Oui. Mais ses organes fonctionnant, je puis dire qu’il vous entendra, subconsciemment…
Muscat s’installa et mit l’appareil en marche. Il y eut un doux ronron qui ne devait plus cesser jusqu’à la fin de l’expérience. L’écran était totalement neutre.
– Peut-on faire la nuit ?
Ariane toucha un bouton et le néon magnétisé qui emplissait la pièce de sa douce clarté s’effaça. Ce fut le noir total.
– Hans Wekinson, prononça Robin Muscat, m’entendez-vous ?
Le magnétophone tournait doucement. Mais les trois assistants, Zell, Ariane et Muscat étaient maintenant braqués vers l’écran.
L’image, totalement noire, s’éclaircit un peu, vira au gris sombre. Puis des ondulations apparurent, très floues et, par instants, agitées de saccades assez violentes. Une représentation abstraite de quelque chose de plus abstrait encore. Le chaos, peut-être…
– Nous voyons, dit Muscat, une pensée plus que nébuleuse. Pourtant, le mouvement sinusoïde qui domine ces masses imprécises indique la vie, dont le rythme, encore purement animal, donc inconscient, s’inscrit en ces visions nébuleuses…
Trois fois encore, et de plus en plus fort, de plus en plus nettement, il prononça le nom du patient.
Chaque bordée de syllabes provoqua une rupture de rythme dans le remue-ménage de l’écran. Enfin, par les micros attenant à l’écran, une voix étouffée leur parvint, répétant avec difficulté :
– … Hans… We… kin… son…
– Il a « accroché » son nom, dit Muscat. Il ne parle pas, vous pouvez le constater… Mais la fréquence-pensée provoque des vibrations artificielles correspondant très exactement à celles de ses cordes vocales. Si tout va bien, nous allons l’entendre « penser »…
– Vous souvenez-vous ? demanda Muscat. Le départ pour le Centaure… l’embarquement à bord du Kondor… et la catastrophe… tout a brûlé à bord… et vous vous êtes lancé dans le vide, à bord d’un canot spatial…
Il mettait ainsi l’inconscient sur la voie, en lui rappelant ce qu’il pouvait supposer avec assez de raison correspondre à la vérité. Maintenant Hans Wekinson, du fond de son esprit endormi, pouvait peut-être apporter de la clarté sur la perte du Kondor aux approches du Sagittaire.
Sur l’écran, pendant que Muscat parlait, Zell, Ariane et lui-même apercevaient des formes de plus en plus embrouillées, mais par contre infiniment moins chaotiques.
Wekinson n’était plus dans le « noir ». Il réalisait, mais tout s’entremêlait, s’enchevêtrait. On voyait les points et les lignes, et les différences de valeurs qui, jusqu’alors, n’étaient que cela, allant du blanc sale au noir profond, qui se précisaient, cherchant à aller vers la forme, l’ombre, la couleur.
Des silhouettes se fondaient dans des visions de cités, des étoiles fonçaient sur l’irradiation de paysages ignorés.
Il pensait tout à la fois et la clarification ne se faisait toujours pas.
Robin Muscat avait prévenu les médecins qu’il faudrait de la patience. C’était là une vertu inhérente au métier de Zell et d’Ariane et tous deux retenaient leur souffle.
Ils entendirent l’envoyé de l’Interplan recommencer à appeler son patient, lui redire ce qu’il savait et, à chaque reprise, tous avaient la satisfaction de discerner, sur l’écran, des images de plus en plus claires.
En même temps, des micros, montait un bruit qui, au début, n’avait été que confusion et cacophonie. Maintenant, c’était comme une rumeur qui eût résumé tout ce qu’un homme peut dire et entendre en toute une vie. Non pas des sons quelconques. Un bruit vivant. Des voix et des mots et des chants. Des vibrations et des murmures de forêt, un grondement marin supportant les cris suraigus d’oiseaux mystérieux…
Petit à petit, une voix de femme se détacha, plus claire, plus pure. Ils ne furent pas étonnés de la voir passer sur l’écran, fugace, insaisissable, guère plus perceptible à l’œil que ces publicités invisibles qu’on projette en moins du dixième de seconde, qui ne s’inscrivent pas sur la rétine, mais que le subconscient a cependant pu capter.
Après la vision féminine, lumineuse comme un bel astre, ce fut de nouveau le noir et le chaos.
Mais Muscat avait toutes les patiences. Il savait qu’il était sur la bonne voie et que l’esprit de Wekinson réagissait.
Il dut faire appel à d’autres souvenirs et Wekinson parla de nouveau, avec sa propre voix transmutée. Il évoqua cette Eva, qui l’avait trahi, à la suite de quoi il s’était embarqué pour le Centaure, où on demandait des volontaires.
Il leur dit qu’il s’était embarqué sur le Kondor, un corsaire centaurien que le gouvernement impérial d’Alpha XXI envoyait conquérir des planètes vierges.
Sa diction cérébro-magnétique devenait plus nette et les images se sériaient en un mixage subtil, permettant de voir, brièvement mais en séquences de plus en plus fournies, les scènes auxquelles Wekinson faisait allusion.
Muscat jubilait et Zell était ravi d’assister pour la première fois à une telle expérience.
Ariane, elle, regardait passionnément. Peut-être évoquait-elle celui qui lui envoyait des zoozias, tout en s’entraînant pour des voyages semblables à celui de Hans Wekinson.
Et la crainte pénétrait dans le cœur de la jeune doctoresse.
Mais Wekinson était lancé. Bientôt, Muscat ne parla presque plus. Les grisailles du début le cédaient à des tons d’émeraude et d’écarlate, à des ors accusés, à des violets de tendresse, composant une gamme infinie, comme une mosaïque d’images, qui se chevauchaient toujours un peu, mais montraient des objets, des êtres, des planètes et des cieux aisément reconnaissables.
Ils virent le départ du Kondor, son commandant et son équipage, et suivirent les aventures des pionniers à travers les espaces interstellaires, et, avec eux, ils plongèrent dans le subespace périlleux.
Cela devenait un véritable film, commenté par cette voix étrange, cette voix d’au-delà qui émanait des micros, étant engendrée par les délicats appareils transmutant les ondes-pensées de Wekinson en vibrations sonores de même fréquence que ses émissions gutturales naturelles.
Les assistants de cette singulière séance de cinéma ne connurent rien de bien extraordinaire, tant que l’exceptionnel speaker narra son voyage de constellation en constellation, explorant parfois des planètes vierges de type terrien, jusqu’aux abords du Sagittaire, lui-même voisin du centre de la Galaxie.
Wekinson-cerveau parlait, parlait, tandis que des clichés, toujours un peu perturbés par la vitesse de la pensée défilaient, illustrant son récit d’hallucinante façon :
– Cela commença dans d’immenses espaces de vide que le commandant et son état-major s’étonnaient de découvrir. Le sonoradar se perdait, et même le laseradar, dont la portée est illimitée et qui devrait traverser le Cosmos de bout en bout… C’était comme si nous pénétrions dans un gouffre de néant… Les contrôles du bord, qui jusqu’alors avaient fort bien fonctionné, nous indiquaient que nous approchions du pôle central idéal de la Galaxie Voie Lactée… La constellation du Sagittaire est, en effet, « à peu près » au centre de notre Univers… mais cela semblait se traduire par un nombre d’années-lumière infiniment supérieur à ce que les estimations des savants des divers mondes avaient permis d’évaluer jusqu’alors…
« Notre expédition était composée de pionniers, d’aventuriers. Nul ne songeait donc à reculer… Mais les étoiles s’éloignaient de nous DANS TOUS LES AZIMUTS à la fois, ce qui permettait de penser que nous pénétrions dans quelque gouffre jusqu’alors impensable. Il y avait à bord de vieux navigateurs, des techniciens de valeur, d’authentiques savants… Ils avancèrent les hypothèses d’« abîme central de la Galaxie », de « tunnel de vide » (comme celui que d’autres avaient découvert permettant de s’approcher de la frontière de l’Univers)([2])… Le terme de « puits de l’espace » fut également mis en avant… Cela ne nous satisfaisait pas.
Notre astronef avançait toujours, mais nous ne savions plus où nous allions… Nous perdions les points de repère, tant les soleils s’éloignaient de nous… »
Hans Wekinson pensait-parlait très vite, comme un homme soucieux de se faire comprendre, alors qu’il a beaucoup de choses à dire, des choses incroyablement complexes.
« Finalement, l’un d’entre nous parla de « désert du vide »… C’était plutôt cela… et comme nous semblions pratiquement approcher du centre de ce qui devait être une immense sphère creuse située vers le centre, et peut-être très exactement au centre de la Galaxie, voire du Cosmos tout entier si les deux se confondent ce qui n’est absolument pas prouvé, nous pouvions admettre que ce centre existait, se précisait peut-être par
« quelque chose »… Un monde ignoré, un soleil mystérieux que nous ne pouvions encore découvrir…
« Nous avions peur… Oui, peur… Bien que nous fussions tous des cosmonautes éprouvés… Mais cette peur nous poussait, se confondant avec une exceptionnelle curiosité qui nous aiguillonnait…
« Finalement le laseradar contacta… ce quelque chose…
« Planète ? Mais tournant autour de quel soleil ? Soleil ? Mais nulle étoile ne brillait, c’était absolu, à moins de milliers d’années-lumière.
Alors ?
« L’énigme était plus profonde au fur et à mesure que nous nous avancions, je devrais dire : que nous nous enfoncions, dans cet abîme de silence et de nuit…
« C’est alors que le laseradar se détraqua. On crut à un accident matériel. Il n’en était rien. Les appareils fonctionnaient ; mais… le rayon sans fin n’était plus droit… Ce qui eût dû donner un axe idéal de la Galaxie, en le poussant à l’infini, semblait se perdre, dévier, prendre un itinéraire fantaisiste au dépit de la géométrie idéale… Même en admettant l’hypothèse toujours controversée de l’univers courbe, cela ne s’expliquait pas.
« On chercha le « quelque chose », qui devait se trouver très en avant de notre astronef. Le Kondor aurait dû, normalement, soit y parvenir presque immédiatement en utilisant le subespace, soit arriver dans les parages en quelques jours-lumière…
« Puisque le laseradar déraillait, on chercha au sonoradar, au radar simple, sans résultat. Et puis les techniciens, affolés, avertirent leur chef.
« Tous les éléments de contact par ondes s’embrouillaient, se déréglaient dans leur marche, alors que les émetteurs, dûment vérifiés, fonctionnaient à merveille…
« Un courant de superstition passa à bord. Les matelots des étoiles, les plus hardis conquistadores de l’espace, ont gardé des croyances ancestrales… On a cru que l’envol de l’homme vers les autres mondes tuerait à jamais en lui l’idée de l’invisible, de l’au-delà, des mystères divins… L’expérience a démontré qu’au contraire, nous étions plus fragiles, plus conscients de notre petitesse devant l’incommensurable beauté du Cosmos… Sans être vraiment mystiques, la plupart des astronautes croient à des choses qui dépassent l’entendement humain, surtout quand ils ont beaucoup admiré les splendeurs incroyablement variées de la Création… De cet état d’esprit, nous subissions le revers, dans sa forme la plus basse : la superstition. La peur s’amplifia… si la technique émettait des éléments solides qui étaient perturbés dans leur vie même, c’est qu’une force inconnue s’opposait à notre progression…
« Le fait n’est pas rare au cours des voyages interstellaires… Dès qu’on approche d’un univers neuf, aux normes exceptionnelles, du moins selon l’entendement de ceux qui viennent d’un ailleurs différent, on évoque les forces implacables, les génies malfaisants, les déesses vengeresses qui ne veulent pas voir violer leur espace…
« On se divisa, à bord ; mais un fait était certain. Les tours de cadran succédaient aux tours de cadran et le Kondor errait dans le désert de vide. Impossible de se diriger. Et faire demi-tour devenait également impraticable.
« Quand on sut pareille chose, cela n’arrangea pas les affaires…
« Ici, j’ouvre une parenthèse.
« Parmi l’équipage, il y avait un Martien, vif et courageux, encore très jeune, qui était parti à bord du Kondor après avoir, comme moi, gagné le Centaure par esprit d’aventure. Il se nommait H’Thor. Un type que je considérais comme normal. Fort gai de son naturel, il chantait tout le temps, d’ailleurs, et jouait sur son « kem » — vous connaissez cette guitare octogonale de Mars — de vieux airs de tout le système solaire, ce qui enchantait particulièrement un petit groupe de Solariens dont je faisais partie…
« Comment le pot aux roses fut-il découvert ? Par le commandant en second, je crois… Il était passé par des centres de formation psychologique, et avait suivi pendant un temps les cours de l’Interplan, la police interplanétaire… C’était un Solarien, lui aussi… »
Dans le laboratoire, Zell et Ariane purent constater que, dans l’ombre de la chambre-cinéma, le visage de Robin Muscat exprimait le plus vif intérêt à ces paroles étonnantes.
Wekinson parlait, pensant toujours.
« Cet officier arriva à déterminer que les appareils ne « rendaient » plus normalement AUX MOMENTS PRÉCIS OÙ LE MARTIEN CHANTAIT OU JOUAIT DU KEM…
« Car, cela se produisait exactement quand il était du quart de repos… Jamais quand il était du quart de service, pour l’excellente raison que nul ne songe à chanter ou à gratter les cordes à ce moment-là… »
Wekinson sembla faire une pause. Ariane se pencha sur lui. Mais son visage méconnaissable n’exprimait toujours rien. Pourtant, il pensait intensément et le récit reprit, illustré par des images évoquant un film au montage fantaisiste succédant à un découpage farfelu. Mais, avec le récit, c’était très intelligible.
« À ce moment-là, j’étais de service, en tant qu’astronavigateur, ma spécialité… Je vis venir à moi le commandant en second.
– Wekinson, me dit-il, j’ai confiance en vous… quittez votre poste… Ne protestez pas… Le commandant lui-même est au courant…
« Et comme, malgré tout, je paraissais hésitant (ce qu’il me demandait ou plutôt m’ordonnait était très grave), il haussa les épaules :
– Mon vieux, vous connaissez peut-être votre métier… mais vous ne servez présentement à rien… Je vous défie de faire le point… H’Thor chante, en ce moment, à la salle de relaxe… C’est le moment de le coincer… et il ajouta :
– Prenez votre pistolet…
« Un pistolet à inframauve, qui désintègre sans faiblesse, surtout le modèle centaurien qui est formidable…
« Je suis parti avec l’officier, à l’insu de tout l’équipage, hormis, bien entendu, le maître du bord.
« On a trouvé notre Martien, en maillot de corps, étendu, non dans la salle de relaxe, mais dans sa cabine. Il était seul, ses coéquipiers étant justement au bar. On l’a arrêté. Il n’y comprenait rien. Moi, c’était un copain, et ça m’ennuyait de le menacer, mais j’avais ordre, s’il bougeait, de lui désintégrer la moitié d’une jambe, ou un pied, pour l’immobiliser. Surtout pas le tuer.
« Personne autour, ça nous arrangeait. On l’a amené, avec son kem, chez le commandant. Il n’y avait que les deux patrons, lui et moi.
« Le grand chef a montré le tableau de bord du poste de commandement, qui reproduit tous ceux des postes de pilotage, de radio, des machines. Et il a dit :
– En ce moment, tout fonctionne à merveille. Matelot H’Thor, chantez-nous quelque chose…
« Le Martien a paru ahuri. Mais sur un coup d’œil du second, je lui ai braqué mon pistolet sur la poitrine. Il a semblé épouvanté, et puis il a chanté.
« Les officiers et moi, on écoutait.
« Ce n’était pas un chant comme il chantait habituellement. Pas une mélodie solarienne. Ni centaurienne d’ailleurs. On aurait dit « un chant qui venait d’ailleurs »…
« Et, pendant qu’on le tenait en respect pour le forcer à chanter encore, les officiers vérifiaient les contrôles.
« Tous les appareils-radio, de la radio proprement dite au laseradar en passant par le laser, le radar et tout le fourniment, tout était déréglé.
« À SA VOIX…
« Le commandant a dit simplement :
– La preuve est faite. H’Thor, vous êtes un traître…
« H’Thor s’est débattu comme un beau diable. On l’a menacé, raisonné ; on a parlé d’aller jusqu’à la torture. Il jurait qu’il était honnête, qu’il n’y comprenait rien.
« Finalement, le second lui a demandé :
– H’Thor… qu’est-ce que vous chantiez ?
« H’Thor a indiqué le titre d’un refrain qui est le grand succès d’une chanteuse vénusienne connue dans tout le Martervénux, et même un peu plus loin…
« Là, j’ai bondi.
– Mais c’est faux… Il chantait « autre chose »…
« On l’a obligé à recommencer. Et on s’est rendu compte qu’il semblait halluciné, mais qu’il redisait son mystérieux chant aux résonances jamais entendues.
« H’Thor, interrompu rudement, jeta le kem et jura qu’il avait bien chanté le refrain indiqué.
« Le commandant gronda :
– Assez de comédie… H’Thor, je veux la vérité… Ou vous parlerez sous la torture…
« C’est à ce moment-là que la sonnerie d’alarme a résonné dans tout le Kondor. Nous étions attaqués. Et jamais astronef n’avait connu pareil assaut.
CHAPITRE III
« On sut plus tard que les guetteurs avaient aperçu l’ennemi à l’œil nu, c’est-à-dire alors qu’il était déjà très près du Kondor. Et cela démontrait, par surcroît, que les appareils de contrôle étaient vraiment déréglés, puisqu’ils n’en avaient pas signalé l’approche.
« Le commandant se précipita, suivi de son second. J’avais reçu l’ordre de m’occuper du Martien. Cela m’ennuyait fort, mais les ordres sont les ordres et je continuai à le tenir en respect, le dirigeant vers une cabine où je devais l’enfermer jusqu’à nouvel avis.
« Cela fait, je transmis les instructions à un sous-officier de quart, qui ne devait laisser sortir H’Thor sous aucun prétexte, et je rejoignis mon poste.
« L’affolement était grand. Le Kondor semblait cerné. Mais il faut que je précise de quelle nature était — ou semblait être — l’adversaire qui s’en prenait à nous.
« Imaginez à l’origine, une ligne très mince, mais fulgurante, qui se dessinait sur l’horizon céleste. Un trait qui n’en finissait pas et qui, finalement, s’étendait sur quatre cents grades. C’est-à-dire qu’il entourait exactement l’horizon dans tous les azimuts. Nous ne savions pas encore ce que ça pouvait bien être…
« Mais une certitude absolue s’ancrait en nous. Le Kondor était cerné.
« Un astronef perdu au centre d’une sphère géante et vide, à peu près au nombril de la Galaxie, qui n’est plus capable de manœuvrer, ni en avant ni en arrière à cause de ses radars faussés, et qui voit apparaître cet immense cercle de feu, vous pensez ce que ça peut donner…
« Pas des froussards, les gars du Kondor, mais tout de même…
« Le commandant, le second, les officiers et les sous-offs, tous essayaient de faire bonne mine. Mais ils étaient livides.
« Quant à nous…
« Je vous l’ai dit : les superstitions ancestrales revenaient. Toutes les légendes qui ont à jamais hanté le cerveau des hommes, qu’ils soient nés dans le Martervénux ou dans Véga de la Lyre, à Aubervilliers ou à Phter de la planète Ullis XIII, croient en certains moments revoir tous les fantômes qui ont fréquenté leurs cauchemars d’enfants…
« Pourtant, on a voulu tenir. Parce qu’on était encore plus intrigués qu’effrayés, ce qui n’est pas peu dire…
« On a été bientôt fixé. Le cercle semblait se resserrer. Cette fois, et comme le Martien ne chantait plus (ordre avait été donné à son geôlier de le bâillonner s’il récidivait) les contrôles redevenaient valables. Ils indiquaient, à très courte distance, un cercle de feu qui rétrécissait. Si bien que notre cosmonef allait être pris dans cet anneau dont, incontestablement, il occupait exactement le centre.
« Le commandant avait pris une décision. Il s’agissait évidemment d’un feu d’origine inconnue. Une volonté pensante le faisait-il agir ? C’était vraisemblable. Et cela avait-il un rapport avec le dérèglement des appareils consécutif au chant mystérieux émis par le traître H’Thor ? On pouvait également le supposer. Il y a, à travers le Cosmos, des phénomènes naturels qui s’en prennent aux navigateurs de l’espace, et qui semblent intelligents bien qu’étant inhumains de nature… Mais là, étant donné que H’Thor semblait complice de quelque organisation, on croyait encore à une attaque d’ordre humain…
« Mais quel cerveau pouvait commander à ce cercle, d’un diamètre original quasi inconcevable ? Et avec quels moyens techniques ?
« Nous étions perdus. Le commandant avait fait mettre en batterie les canons inframauves. Les rayons fulgurants de l’inframauve portent des coups effroyables, chacun sait cela… Combien d’astronefs se sont défendus ainsi contre les forces terribles qui se manifestent dans certains univers…
« On a commencé à tirer. On a vu les immenses jets violacés, éblouissants, jaillir de la carène et piquer sur le cercle de feu. Vainement. Cela n’avait aucun effet. Le cercle se rétrécissait de plus en plus et, maintenant, on pouvait voir l’anneau, composé non d’un seul bloc mais de flammes mouvantes, qui continuait à nous enserrer.
« Inframauve… Feu !… Feu !… Mais l’anneau ne s’en portait pas plus mal. Aucun résultat, je vous dis. L’inframauve, à quoi rien ne résiste, n’arrivait même pas à entamer cet incroyable cercle. Et l’épouvante grandissait à bord.
« Mais chacun restait à son poste. On sentait obscurément que c’était une question de vie ou de mort. Et quelle mort…
« La mort ?… C’est là que, vraiment, tout nous a paru incompréhensible.
« Devant l’inconnu, le fantastique, l’incroyable, les cosmonautes croient chaque fois qu’ils vont périr. D’une façon inédite, dans des abîmes invraisemblables, succombant sous des forces impensables, victimes de monstres que les romanciers eux-mêmes n’ont pu imaginer. Mais qu’ils vont mourir et que le résultat sera le même…
« Écoutez bien ce que je vous dis. Logiquement, chaque homme, à bord du Kondor, depuis le commandant jusqu’au plus humble matelot, pouvait croire qu’en un combat pareil il avait peu de chances de s’en sortir, et que tout le navire serait détruit, que chacun serait astreint à quitter ce monde…
« Et cependant jamais nous ne nous étions sentis si bien…
« C’était un fait. Au bout de deux heures de ce régime, on le constata. Une vitalité incroyable montait en nous. Je pensais bien avoir seize ans, l’âge des élans, des enthousiasmes. Une gaieté folle s’emparait de nous, contrastant incroyablement avec notre situation, et chassant l’épouvante qui nous avait glacé les moelles…
« On riait, on plaisantait. Il y en avait même qui chantonnaient… Et on pouvait voir le commandant, les officiers, aller d’un poste à l’autre, au lieu de parler par l’interphone et l’intertélé, nous taper sur l’épaule, nous encourager, rire avec nous…
« Un astronef en folie, un navire de joyeux drilles en goguette, voilà ce que nous étions….
« Surtout, je voudrais me faire comprendre, ce que nous éprouvions, ce n’était pas la griserie factice que donne l’alcool, la drogue, l’exaltation d’une passion désordonnée, d’un désir purement matériel. Non. Je me sentais vivre intensément. Je me croyais invulnérable. Mon cœur se gonflait à éclater, comme s’il eût dû envahir l’univers entier. Jamais mon sang n’avait ainsi battu dans mes artères…
« Un bonheur insensé était en moi, en nous tous. Car quelques-uns analysaient tout de même ce qui se passait, et ce courant de santé venu on ne savait d’où, qui nous portait si haut, qui nous donnait des pensées heureuses, un flux de joie de vivre, de générosité… Ah ! je me demande si on peut me comprendre…
« Jamais on ne pourra exprimer ce qui s’est produit alors à bord du Kondor… Cela, il faut l’avoir vécu…
« Et représentez-vous bien la situation… Inlassablement, le cercle de feu qui se rétrécit, qui s’approche de la coque de l’astronef, qui n’en est plus qu’à quelques miles.
« On voit distinctement les flammes. Et cela, qu’est-ce que ça peut bien être ? Du feu, qui se balade ainsi, en plein vide. Ah ! ces flammes-là n’ont pas besoin d’oxygène. Elles flambent dans le néant. Elles sont.
« Et au fur et à mesure qu’elles s’approchent, nous avons de moins en moins peur d’elles. Au contraire, nous les regardons avec sympathie, que dis-je ? avec une allégresse grandissante.
« Chères flammes… flammes bien-aimées… flammes de vie…
« Les décrire ? Je ne saurais. Leur fulgurance, leur brillance, nous apportent une euphorie telle que jamais humains n’ont senti ainsi la vie couler dans leurs veines.
« Le cercle de feu est un cercle enchanté. Nous allons à la mort avec une certitude de vie, un enthousiasme jamais éprouvé.
« Non pas l’essor factice des ivrognes, des drogués, des fanatiques.
« La vie. Rien que la vie. La sensation d’ÊTRE. INTENSÉMENT.
« Et puis le cercle fut tout près. Il cerna totalement l’astronef, à peu près à hauteur de son centre gravitationnel, c’est-à-dire qu’on le voyait aussi bien face à l’étrave qu’à la poupe, à hauteur des tuyères des réacteurs de manœuvres planétaires.
« Et puis il oscilla d’un seul coup, devint oblique et nous vîmes, toujours joyeux, heureux comme des gosses ivres de soleil, cette chose incroyable qui bouclait littéralement le Kondor.
« Et avec ce torrent de vie, ce fut cependant la mort qui, pratiquement, entra dans l’astronef.
« Le feu consumait le cockpit. Un cockpit en platox, raffiné dans les aciéries des planètes Wolf du Centaure, les meilleures de la Galaxie, et que l’inframauve lui-même n’entame qu’après des tentatives réitérées, un intense bombardement…
« Des morts, déjà. Ils périssaient le sourire aux lèvres, ils fondaient dans les flammes avec des rires de gamins. Le commandant, debout, serein, disparut ainsi à ma vue avec un visage quasi extatique… Et le feu merveilleux le noya, avec d’autres…
« Je sentis une main se poser sur mon épaule. Je vis le second. Il souriait, lui aussi. Mais il demeurait étrangement lucide :
– Wekinson, me dit-il, je ne sais plus où est la frontière entre la mort et la vie…
– Je ne sais pas davantage, Commandant…
– Mais nous vivons.
– Pas pour longtemps, Commandant. Pourtant, il me semble que je vais mourir heureux…
– Oui, mon vieux. Mais s’il nous reste quelques minutes, ne penseriez-vous pas que notre bonheur serait complet si justice était faite ?… Car enfin si nous en sommes là, si le Kondor périt avec son équipage dans ces feux surprenants… n’est-ce pas parce qu’il y a un traître à bord ?
« Je reçus un choc. J’avais oublié H’Thor.
– Ah ! dis-je, c’est vrai… Le Martien et son kem nous ont conduits ici…
– On y va, Wekinson ?
– À vos ordres, Commandant.
« Le feu pénétrait lentement, mais sûrement, consumant tout ce qu’il rencontrait. Les matelots et leurs officiers riaient toujours et passaient, enthousiastes, de la vie à la mort. Singulière et merveilleuse façon de changer de monde…
« Nous avions gagné, riant toujours, mais conscients de ce que nous voulions faire, la cabine où le Martien était enfermé.
« Je signale qu’à bord, personne n’avait perdu la tête. Chaque membre de l’équipage a dû être lucide jusqu’au bout. Nous étions incroyablement vitalisés ; nous aimions la vie comme nous ne l’avions jamais aimée, et nous allions mourir, sans crainte, sans douleur physique ni morale, voilà ce qui se passait…
« Je sais bien que c’est absurde. C’est pourtant ce qui est arrivé à l’équipage du Kondor, dans la grande sphère vide du milieu du monde…
« Nous voilà donc devant la cabine. Le sous-off nous accueille en souriant.
« Pourtant, lui aussi sait qu’il va mourir…
« Et nous entrons, accueillis, bien entendu, par un H’Thor détendu, euphorique.
« Le second de l’astronef le regarde :
– Je ne viens pas vous menacer, H’Thor… Mais puisque nous allons tous périr, par votre faute, je vous demande seulement une chose : la vérité… Je ne veux pas, nous ne voulons pas disparaître sans savoir, sans comprendre…
« H’Thor a eu un doux sourire, sur son visage un peu brique de Martien :
– Je vous assure qu’on m’a accusé à tort, Commandant. Je n’ai pas trahi…
– Mais vous avez chanté… Et votre chant a perturbé les appareils de détection radio et radar….
– Erreur, Commandant… ce n’est pas possible… D’ailleurs, je ne chante que des refrains populaires, de Mars, ou de la Terre que j’aime bien…
– Nous vous avons entendu. Vous chantiez une mélodie inconnue. Vous mentez…
« Et tous deux souriaient en se disant ces choses si lourdes de conséquence. Je sentais mon cœur battre, non de peur ou d’émotion, mais seulement de joie… Parce que j’étais encore heureux de vivre, en dépit de ce qui m’attendait, d’une minute à l’autre, je le savais parfaitement…
« Comme le commandant ne pouvait rien obtenir, il frappa le Martien au visage.
« À ce moment, le feu arriva sur nous.
« Je ne sais pas comment cela se passa. Le commandant et moi, on a sauté en arrière. Une bande fulgurante nous masqua le sous-off et H’Thor.
Je vis celui-ci disparaître dans le feu vivant en hurlant :
– Je suis innocent…
« Sur un ton tel que je crus, à cette minute, qu’il disait vrai.
« L’officier me criait :
– Un dernier effort, Wekinson… Aux canots…
« Tout était perdu, le feu consumait le navire et les hommes. Nous nous sommes retrouvés, je ne sais trop comment, à hauteur des canots spatiaux, qu’on éjecte par un système de catapultage, qui les lance facilement à plusieurs heures-lumière du navire en détresse.
« Au moment d’y pénétrer, le feu fonça sur nous. Le second me cria :
— Fuyez, Wekinson, et dites la vérité au monde…
« Comment pouvait-il espérer que je m’en sortirais ? J’ai senti le feu sur moi au moment où je me jetais dans le petit cockpit du canot. J’ai eu encore la force de presser un bouton et je suis tombé, mais je n’avais pas perdu connaissance.
« Le canot a été éjecté de la carène que rongeait le feu vivant. Par l’écran de sidérotélé, qui reflétait le ciel autour de mon canot, j’ai vu le Kondor, totalement encerclé par le feu, comme un doigt auquel on a passé un anneau fulgurant.
« Et tout s’est fondu, parce que, d’un effort, j’ai encore appuyé sur les commandes pour donner le maximum, c’est-à-dire la plongée subspatiale. C’est risqué, surtout quand on ne sait pas où on est. Mais je n’avais pas le choix… »
Il y eut un silence. Wekinson était-il las de penser ? L’écran ne montra plus que des images confuses, comme au début.
Ariane et le professeur Zell étaient bouleversés. Muscat, qui ne l’était pas moins, demanda encore :
– Hans Wekinson… m’entendez-vous ?… Après ?… Que s’est-il passé ?
L’homme martyrisé soupira. Cette fois, normalement, et ils entendirent sa gorge qui éructait quelque chose.
Ils se penchèrent. Une dernière lueur jaillit du malheureux cerveau et l’écran montra brusquement le reflet de Wekinson horriblement brûlé, dans son uniforme de cosmonaute, à bord d’un canot spatial intact :
« Je suis revenu à moi, plus tard… je ne sais où… je souffrais… Oh ! j’étais brûlé… partout. Je souffre… je souffre encore… »
Le professeur posa la main sur le bras du policier :
– Je vous en prie, Inspecteur… Il n’en peut plus…
Robin Muscat débrancha le magnétophone cérébral. Et ce fut le silence.
CHAPITRE IV
Tô regardait avec satisfaction les lunes qui montaient dans la brume du soir.
Derrière les grandes herbes frémissantes, il y avait le fleuve et les marais. La chasse dépendrait du nombre de lunes.
Tô, et les hommes de sa tribu, comme tous ceux de la planète, d’ailleurs, étaient encore des primitifs. Des sages, cependant. De mœurs pacifiques, ils ne se battaient que lorsque c’était nécessaire. Ils savaient aussi compter les lunes, sans savoir que c’étaient les satellites de leur monde.
Ils n’avaient aucune idée cosmogonique. Mais quand il y avait tant ou tant de lunes, et qu’elles étaient disposées de telle ou telle façon, et que leur course se déroulait autrement dans le ciel, cela correspondait à quelque chose de particulier.
Tô savait ainsi que trois lunes, cela annonçait la sortie des Hoogs. Le Hoog était un animal difficile à vaincre. Mais sa chair était savoureuse et le jeune Tô, comme son compagnon Kl, embusqué un peu plus loin près des marais, se sentait capable d’affronter la bête à trois gueules dévorantes.
S’il revenait, il serait fêté par la tribu. Kl et lui renforceraient le prestige que leur valeur était en train de leur conquérir. Tô espérait bien s’unir à une fille. Mais aucune ne lui convenait encore.
Ce n’était pas comme Kl, qui avait choisi Tris.
Les lunes montaient. Le ciel était mauve, vers le zénith, et devenait d’un ton mordoré sur l’horizon immense. Les trois lunes brillaient, malgré une légère vapeur, et semblaient se poursuivre.
Kl siffla, quelque part près du fleuve.
Tô frémit. C’était le signal. Kl avait repéré un Hoog.
Tô prit sa lance, serra, à sa ceinture de cuir, faite justement d’une peau de Hoog tué par son père, le couteau de pierre polie, la hache semblable, et la fronde qui jetait des cailloux pointus. Un véritable arsenal. C’était ainsi, sur la planète. On ne voulait pas sortir de cette vie simple.
Pourtant, les Volants étaient venus, à plusieurs reprises. Ils avaient voulu entrer en communication avec les hommes de la planète. Ils venaient du ciel, à bord d’une grande bête, immense, qui faisait peur rien qu’à la regarder. Pourtant, elle n’avait jamais fait de mal, ni elle ni les Volants qui sortaient de ses flancs.
Les Volants avaient apporté des choses bonnes à manger et à boire, et à plusieurs reprises, ils avaient guéri des enfants et des vieillards des fièvres et des ulcères. Ils montraient aussi des objets dont on ne comprenait pas l’utilité. Avec des images qui dansaient, ou des bouches bizarres qui disaient des mots incompréhensibles. Et des tas d’autres choses tout aussi absurdes.
Mais le père et les frères de Tô, et leurs femmes, s’ils avaient bien reçu les Volants en se rendant compte qu’on ne leur voulait pas de mal, avaient toujours refusé de suivre les Volants dans les flancs de la grosse bête, luisante et vibrante, qui les avait ensuite emmenés de nouveau vers le ciel.
Il y avait longtemps qu’il n’était plus revenu de Volants. Tô lui-même les avait vus une fois, quand il était tout petit. Il se souvenait mal, et il connaissait surtout cette histoire par les récits que les vieilles femmes de la tribu racontaient le soir, dans les huttes ou les cavernes, autour du feu.
Kl siffla encore et Tô sortit de sa rêverie.
Il se trouva stupide. Pourquoi pensait-il à cela, alors qu’il y avait un Hoog qui débusquait, quelque part sur les rives du fleuve ?
Il se coula dans les hautes herbes, après avoir répondu au sifflement de Kl, pour lui faire savoir qu’il allait de son côté.
La nuit venait, très claire avec ses trois lunes, de couleurs diverses. L’une était plus rouge, l’autre tirait sur le vert. La troisième, énorme, évoquait le satellite de la Terre aux plus belles nuits.
Mais Tô, ni personne de sa planète, ne pouvaient savoir ce qu’était la planète Terre, si lointaine dans l’espace.
Il rampait, très à l’aise dans sa petite culotte taillée dans une peau de reptile, avec les écailles adhérant encore, qui formaient armure. Et il ne perdait aucune de ses armes. Il savait s’en servir, et aussi les garder.
Il se glissait, souple comme les Weous, ces énormes couleuvres qui abondaient, mais, à cette heure, étaient tapies dans leurs antres. Il pensait au Hoog qu’il allait tuer, en compagnie de Kl. Il n’avait pas peur, bien que les Hoogs fussent terribles. Mais quoi ? Tant d’autres chasseurs en avaient tué, depuis des générations… Il est vrai que quelques-uns avaient également succombé sous les coups des Hoogs aux trois gueules.
Le hurlement de Kl glaça Tô d’épouvante.
Un instant, le jeune chasseur en oublia ses tartarinades. Ce n’était pas le gibier qui avait crié. Mais un homme. Un autre lui. Son compagnon de jeunesse. Kl en danger, Kl qui hurlait à la mort.
Tô ne resta pas dix secondes sur place. Il se redressa, au risque de se découvrir et d’alerter la bête. Sur ses pieds, il eut la tête à hauteur des roseaux et il aperçut le Hoog sous les trois lunes.
C’était un gros animal luisant, habitué du fleuve. Massif et lourd à la course, il nageait très bien et, s’il ressemblait, quant au corps, à l’hippopotame de la lointaine Terre, il avait pour caractéristique son triple cou surmonté de trois têtes vaguement crocodiliennes. Avec, surtout, des mâchoires formidables.
Ce qui se passait était très simple. Le Hoog avait sauté sur Kl plus vite que celui-ci ne l’avait prévu et il était en train de lui infliger une correction de son cru.
C’est-à-dire qu’il le tenait dans une de ses gueules et que, des deux autres, il le mordait furieusement.
Tô eut le vertige. Kl saignait abondamment, cela se voyait dans la clarté des lunes. Tô bondit, tira sa fronde en arrivant, s’arrêta un moment, et envoya une pierre habilement sur la tête qui tenait Kl.
Le monstre lâcha prise, ce qui sauva Kl. On le vit tituber et aller s’affaler, rouge de sang, dans les roseaux.
Mais le Hoog, furieux, se tournait vers Tô.
Tô se souvint d’un conseil de son père : le Hoog a trois têtes mais on doit le percer à la base des trois cous.
Tô fonça, évita les mufles effroyables et planta sa lance, d’un seul geste irrésistible. Il ferma les yeux, croyant la mort proche. Mais il avait tué le Hoog.
Une victoire, certes. Il ne savait trop comment cela s’était fait. Seulement il fallait sauver Kl.
Il le releva, l’aida à essuyer le sang. Mais il y en avait toujours qui coulait et Kl s’épuisait. Le Hoog mort ne s’envolerait pas. Demain, les gars de la tribu viendraient le chercher. Tô se mit en devoir de ramener d’abord Kl pour qu’on puisse le soigner avec les herbes que connaissaient les anciens.
Mais Kl était en piteux état et Tô s’en rendit très bien compte.
Il finit le trajet en le portant sur son dos. Il était inondé du sang de son compagnon et se disait que celui-ci mourrait sans doute bientôt sans la chose qui le sauverait…
Tô avait confiance. La chose - tombée - du - ciel guérirait Kl.
Il revint au campement. Tris hurla en voyant son fiancé dans cet état, mais on l’écarta. Ce n’était pas le moment de pleurnicher. Il fallait sauver Kl. Et Tô eut la satisfaction d’entendre les anciens dire qu’ils étaient de son avis.
Au matin, les plus jeunes iraient relever le gibier. En attendant, on mit Kl évanoui et exsangue sur une litière de branchages et on se dirigea vers l’endroit où se trouvait la chose - tombée - du - ciel.
Cela s’était passé il y avait des jours et des jours. En sifflant, l’objet inconnu avait déchiré l’air et percuté le sol. Aussitôt, tout avait brûlé alentour et la tribu s’était tenue prudemment à l’écart.
Mais on avait vu des flammes bien étranges. Des feux qui ne ressemblaient à rien de connu, et on avait pensé que les dieux, ou peut-être les Volants, envoyaient la chose.
Tout était brûlé, détruit, alentour. Et des semaines passaient.
Les plus hardis parmi les jeunes s’étaient approchés, un peu plus tard, par curiosité. Là, ils avaient fait d’étranges constatations.
On distinguait mal ce qu’était la chose. Un objet luisant, de forme imprécise, jetant des clartés brèves, par intervalles irréguliers.
Seulement, alentour, là où tout avait été brûlé, rongé, détruit, tout renaissait. Des tiges immenses, toutes neuves, élevaient des fleurs éclatantes d’un coloris, d’un parfum, jamais connus sur la planète. La terre semblait fécondée et des oiseaux tournoyaient autour de la chose, des insectes couraient au ras du sol. D’autres animaux semblaient eux aussi attirés.
Les jeunes curieux avaient remarqué alors que ces oiseaux, ces insectes, semblaient saisis, en approchant la chose - tombée - du - ciel, d’une joie frénétique. Dans les arbres les plus voisins, les nids abondaient. D’innombrables petits pépiaient. Ces arbres qui avaient été ravagés par la chute de la chose semblaient renaître, portant une gent ailée plus vivace que jamais.
Les insectes devenaient énormes, et brillaient comme de petits soleils vivants.
On avait dit tout cela aux Anciens. On avait longuement médité, étudié la question, les hommes de la planète étant sages, sinon évolués techniquement.
Alors on avait essayé. Si la chose était Dieu, on allait bien le voir.
Un enfant mourant des fièvres avait été amené sur les bras de sa mère. Et à portée de la chose, au moment où elle avait jeté une lueur fugace, mais éblouissante, l’enfant avait frémi. Et la mère, hurlant de joie, avait montré le petit revenu à la vie. Elle-même, d’ailleurs, disait avoir reçu comme un choc bénéfique. Et cette impression avait été partagée, quoiqu’à un degré moindre, par ceux qui assistaient à cette étrange cérémonie.
Depuis, on vénérait la chose. On n’y avait pas touché. On constatait seulement qu’en une saison, deux tout au plus, les alentours du point de chute étaient plus féconds, plus fleuris que jamais. Et les animaux, mus par un instinct bien plus sûr que celui des hommes, venaient à cette source de vie, de santé, de fécondité.
Deux femmes de la tribu, stériles, s’étaient approchées de la chose. Depuis, elles étaient souriantes, heureuses, sentant palpiter en elles la vie du petit que la nature leur avait refusé jusque-là.
De la tribu, on avait parlé à d’autres tribus. Et de toute la planète, on venait vénérer la chose - tombée - du - ciel, lui demander santé et vie.
Kl fut amené jusqu’à la chose.
C’était la nuit. Les lunes se poursuivaient vers le zénith, jetant d’étranges lumières sur les primitifs. Tous, recueillis, dans la clairière féconde, s’étaient prosternés. Tris pleurait, silencieusement maintenant, près de la litière où Kl semblait déjà dormir de son dernier sommeil.
Mais rien ne se produisait encore. Kl ne bougeait pas, parce que, de la chose, il n’émanait aucune lueur.
On savait déjà — le culte païen s’établissant petit à petit — qu’il ne fallait pas être impatient.
Parfois, pendant très longtemps, il ne se produisait rien. Le pouvoir de l’objet-dieu n’agissait qu’en se manifestant par ces lueurs, ces flammes inconnues qui jaillissaient tout d’un coup et s’éteignaient spontanément.
Les rares témoins de la chute de la chose disaient que c’étaient de telles flammes qui, lors de la percussion du sol, avaient dévoré les buissons et les arbres d’alentour.
On ne comprenait pas. Mais les sages disaient qu’il ne fallait pas chercher à comprendre. La chose-dieu savait ce qu’elle faisait et les hommes ne devaient que s’incliner, humblement.
Des heures passèrent.
Kl était toujours immobile et nulle clarté n’était sortie de la chose.
Tô, Tris, et les autres, n’osant rien dire, ne voulant pas bouger, demeuraient dans une attitude déférente, fixant l’objet qui, dans la nuit, ne ressemblait qu’à un morceau de rocher luisant sous les lunes, mais sans caractère propre.
Ce fut Tô qui, le premier, se leva, cria :
– Dans le ciel… Il y a une autre chose qui arrive.
Tous se relevèrent. Les Anciens examinèrent ce que leur montrait Tô.
Et l’un d’eux s’écria :
– Non… ce n’est pas cela… Mais je reconnais cet œil immense… Ce sont les Volants qui reviennent… On ne voit briller que l’œil de la grande bête qui les amène…
Un instant, ils oublièrent Kl mourant et l’objet-dieu qui tardait bien à le guérir.
Tris eut une lueur d’espoir. La chose ne voulait peut-être pas. Mais, bien qu’elle fût trop jeune pour se souvenir du dernier passage des Volants, elle n’ignorait pas qu’ils avaient, eux aussi, du pouvoir, et savaient guérir les malades, presque ressusciter les morts.
On vit grandir l’œil de la bête. Sans terreur parce que, jamais, de mémoire d’homme de la planète, aucun Volant n’avait voulu de mal.
La bête se posa dans une prairie voisine. Des Volants arrivèrent, dans la grande lueur qui émanait des yeux de la bête géante, immobile au sol.
Il y avait une femme, et plusieurs hommes. Dont l’un tenait en laisse un animal qui n’existait sans doute que chez les Volants. Une sorte de gros mammifère comme ceux qu’on pouvait domestiquer et apprivoiser, et qui gardaient si bien le campement et les enfants, avec des ailes comme des vampires qui buvaient le sang, dans les cavernes où les imprudents s’endormaient.
La femme était belle, avec des yeux couleur d’ambre. Mais Tô et les autres ne faisaient pas la comparaison. Ils ne savaient pas ce que c’était que de l’ambre. Du moins subissaient-ils le charme de cette femme douce, rayonnante.
Derrière elle, il y avait un grand gaillard aux cheveux taillés dru, un jeune homme solide, un peu dans le genre de Tô et de Kl, et aussi un homme impressionnant, aux yeux verts, qui imposait par son seul regard. C’était lui qui tenait le curieux animal en laisse.
La jeune femme se mit à parler, dans le langage de la planète :
– Nous venons de très loin, amis… Nous voulons voir ce que vous appelez la chose - tombée - du - ciel.
Il y eut un silence. Que rompit Tris. Elle se jeta en criant aux genoux de la jeune femme :
– Oh ! puissants Volants venus du ciel… La chose ne répond pas… La chose ne veut pas guérir Kl… Mais vous, vous le pouvez… Il va mourir… il a perdu tout son sang…
La femme et les trois hommes se précipitèrent, entraînés par Tris.
Mais, au moment où ils allaient toucher la litière, une lueur éclatante jaillit de la chose - tombée - du - ciel. Tous les primitifs se prosternèrent.
Kl remua, se souleva, soupira, et fit effort pour se lever.
Ariane se tourna vers Robin Muscat :
– Je crois que nous avons trouvé, Inspecteur, dit-elle.
CHAPITRE V
Le Vif-Argent était de nouveau perdu dans l’immensité interstellaire. Le cosmonef, parti d’Endereka de Vénus, emportait la mission chargée par le gouvernement du Martervénux de retrouver, en accord avec les autorités centauriennes, ce qui pouvait subsister du Kondor, ou tout au moins de savoir ce qui avait causé sa perte.
Après les confidences mentales de Hans Wekinson, Robin Muscat avait fait son rapport. L’Interplan, puis le gouvernement fédéral avaient pris des décisions rapides. On n’en était plus aux lenteurs des administrations du passé. En ce siècle des contacts intermondes, les hommes avaient compris la valeur des choses. Quelques jours après la séance de magnétophone cérébral, la mission s’envolait.
Dans la cabine du capitaine Hugues, plusieurs personnes étaient réunies après l’escale.
Il y avait là, outre l’inspecteur Robin Muscat, le plongeur spatial Rédo Marek, le docteur Rommans, et le chevalier Coqdor, chef astronautique de la mission, dont Muscat était le technicien policier.
Coqdor, tout en parlant, flattait machinalement de la main l’animal qui avait frappé l’imagination des adorateurs de la chose - tombée - du - ciel. C’était Râx, son fidèle pstôr, le bouledogue chauve-souris, fidèle et doux, redoutable pour les ennemis de son maître, qui le suivait de planète en planète.
Le plongeur spatial et le docteur Rommans se souriaient et, souvent, leurs mains s’effleuraient, en une douce étreinte, ce qui était peu compatible avec les fonctions hautement délicates qui leur avaient été confiées au sein de l’expédition.
Il est bon de préciser que le docteur Rommans se prénommait Ariane. C’était en effet l’assistante du professeur Zell qui avait demandé à être envoyée à la recherche du Kondor. Pour diverses raisons. D’abord par passion scientifique, la jeune doctoresse ayant suivi des stages de médecine interplanétaire. Pour des raisons sentimentales également. Rédo, qui lui envoyait de si beaux zoozias à l’hôpital d’Endereka, ayant été désigné comme premier plongeur de l’espace pour prendre place à bord du Vif-Argent.
Le professeur Zell avait laissé partir son bras droit :
– Je vous envie, ma petite Ariane… Mais le devoir… et mon âge… me retiennent à Endereka.
Près du capitaine Hugues, de son officier astro-navigateur et du chef des liaisons-radio, les quatre personnages examinaient une série de photos en reliefcolor, incroyablement précises, prises au cours de l’escale.
Après la merveilleuse revitalisation de Kl à laquelle ils avaient assisté, ils s’étaient bien gardés de chercher à s’emparer de la chose - tombée - du - ciel.
Du moins, après qu’Ariane eut fort habilement soigné Kl avant de le rendre à Tris extasiée, ils avaient étudié, mensuré, photographié et filmé la chose, dont ils avaient rapidement détecté la nature.
– Une épave, disait Coqdor. Un fragment de la carène du Kondor. Si je comprends bien, l’alliage, à base de dépolex, est radioactif… Il va falloir déterminer l’origine de cette radioactivité. Mais je pense (et le docteur Rommans sera sans doute de mon avis) qu’elle est voisine de celle qui émanait de Hans Wekinson, le rescapé de cet astronef, soigné à l’hôpital d’Endereka, et que vous avez mentalement interrogé, mon cher Muscat.
Ariane approuva.
– Cependant, dit-elle, quelque chose est surprenant. La radioactivité, en général, et dans les divers mondes connus, est nocive pour l’homme. Or, il est incontestable que Wekinson, ce mort-vivant, ne subsistait que grâce à cette incroyable pénétration atomique, que nous ne comprenons pas… Et si, en arrivant sur la planète G-775, où nous avons fait escale parce qu’elle est simplement la dernière connue avant l’approche de la constellation du Sagittaire, nous n’avions pas alors entendu une tribu parler de la chose - tombée - du - ciel, nous n’aurions pas assisté à ce phénomène déroutant…
Je suis de l’avis du chevalier… L’épave, le fragment d’épave, émane sûrement de l’astronef centaurien… Le métal provient du cockpit que le feu mystérieux a rongé. Or il possède, comme le malheureux matelot, des propriétés revitalisantes…
Ariane se tut et tous gardèrent un instant de silence.
Le Vif-Argentétait déjà loin de G-775, planète de type terrien mal connue, dont on n’avait jamais pu civiliser les habitants, cependant doux et assez hospitaliers.
Toutefois, le capitaine Hugues ne voulait pas encore se lancer dans le subespace pour se rapprocher du Sagittaire. D’innombrables années de lumière l’en séparaient encore, qu’on ne pouvait franchir que par cette manœuvre. Mais Hugues se méfiait. Il ne voulait pas compromettre son navire, et la mission qu’il emportait.
Muscat toussota :
– Coqdor… Puis-je faire appel à vos… à votre science particulière ?
– Oh ! oui, Chevalier, à vous de jouer, s’écria Rédo Marek avec l’enthousiasme de l’être jeune et sportif qu’il était.
Ariane lui sourit. Elle aimait en lui cette fougue, cette spontanéité.
Son aînée de deux ans terrestres, elle était plus posée, plus profondément réfléchie. Capable sans doute d’un amour absolu, total, moins éclatant peut-être dans ses manifestations, mais sans faiblesse.
– Je crois, dit-elle de sa voix douce, aux harmoniques apaisantes qui agissaient si bien sur ses malades, je crois que Rédo a raison. Nous pouvons demander au chevalier Coqdor son avis, avant de procéder aux tests de laboratoire…
Coqdor cessa de caresser Râx, que cette conversation ennuyait et qui le fit bien voir en bâillant et en grognant, ce qui lui valut une tape de la part de son maître.
Le pstôr, vexé, s’éloigna en grognant. Mais Ariane l’appela et, une fois de plus, son organe incomparable fut lénifiant. Le monstre ailé, se dandinant, vint se frotter contre le siège d’Ariane :
– Tout doux, Râx… Il ne faut pas ennuyer ton maître…
Râx se coucha de nouveau, la tête sur les genoux d’Ariane, ronronnant comme un gros chat…
Le chevalier semblait soucieux :
– Vous me demandez de détecter mentalement ce qui irradie de l’épave ? Me voilà embarrassé, je vous l’avoue… Si je travaillais directement sur le morceau d’astronef, passe encore… Mais je n’ai à ma disposition que des clichés, si parfaits soient-ils.
– Bon, dit Muscat, je vous ai vu en faire bien d’autres. Vous êtes, mon cher Coqdor, un transistor vivant. Vous « voyez », et vous pouvez, à volonté, transmettre des messages à des distances considérables.
Télépathie ? Prescience ? Jamais encore on ne s’est mis d’accord là-dessus. Mais les gens comme vous, gratifiés par le ciel, existent depuis que le monde est monde et si, quelquefois, on daignait les écouter, on éviterait des catastrophes…
– Surtout, s’écria le bouillant Rédo, que nous ne demandons pas au chevalier Coqdor de jouer les prophètes… Qu’il veuille seulement faire un peu de voyance…
Coqdor sourit, tandis qu’Ariane fronçait les sourcils et faisait les gros yeux à son fiancé qui, sentant qu’il gaffait, devint rouge comme un coquelicot de la Terre.
– Heureusement, dit aimablement Coqdor, que Rédo Marek ne me demande pas de lui tirer les cartes, pendant qu’il y est… Quoique Vénusiens, mes chers amis, vous connaissez cette vieille méthode empirique des médiums de ma planète-patrie…
– Je suis un étourneau, dit Rédo. Excusez-moi.
– Mademoiselle Ariane, il faudra le priver de dessert… En attendant, je vais tenter de me concentrer… Voulez-vous vous écarter un peu et me laisser avec mes clichés ?… La photonisation d’un objet, surtout avec le miroir fidèle de la couleur et du relief, donne parfois de bons résultats…
On s’écarta. Coqdor ferma ses yeux verts, se concentra. Au bout d’un instant, on vit son visage d’une énergique beauté qui se crispait et quelques gouttes de sueur apparurent sur son front qui se plissait.
Et d’une voix lointaine, celle qui lui était familière en de tels moments, il commença à parler, hésitant, s’interrompant, avant de prendre un peu plus d’assurance.
Discrètement, Robin Muscat mettait en marche un minuscule magnétophone, modèle de poche, qui enregistrait le récit du chevalier médium :
– Le vide… l’espace… un navire… un cercle de feu… des hommes qui rient et qui chantent… et qui meurent…
– Il a « accroché », souffla l’inspecteur de l’Interplan à l’oreille de la belle Ariane.
Pendant plusieurs minutes, le récit des visions de Coqdor ne leur apprit pas grand-chose.
En effet, à demi inconscient, Coqdor se contenta de décrire ce qu’il voyait, et qui n’était autre que l’étrange fin de l’astronef centaurien Kondor. Toutefois, il sembla préciser que tout l’équipage avait trouvé la mort, une mort euphorique, dans une exaltation totale de cœurs gonflés de joie, tandis que l’incroyable cercle fulgurant rongeait la carène du navire et disloquait tout.
Seul, Wekinson avait pu échapper, le canot spatial ayant été catapulté par le suprême effort du commandant en second.
Quelques mots de Coqdor firent des allusions rapides à ce qui se passait sur la planète G-775, où les primitifs adoraient naïvement cet objet qui leur avait fait si peur en tombant du ciel et en brûlant tout alentour avant de revitaliser la clairière dévastée, et de rendre par la suite la santé aux blessés, la vie aux mourants.
Ariane dut encore faire taire Rédo qui, emporté par son naturel, disait qu’on devrait essayer un jour d’amener un cadavre pour voir si on arrivait, par le truchement de la chose, à lui rendre la vie.
Mais cette interruption parut frapper le voyant.
Toujours les yeux clos, debout, campé sur ses jambes puissantes, la tête levée au-dessus de ses bras croisés sur sa poitrine, Coqdor prononça soudain :
– Rendre la vie… Rendre la vie… Non, une chose imprégnée de ce feu ne peut rendre la vie… Ni un homme, brûlé par le feu et imprégné de lui… Il peut émettre des éclairs de vie… C’est tout… Mais le feu lui-même…
Il s’interrompit et ils le virent faire effort, contracté à l’extrême.
– Coqdor… Coqdor… avancez encore… Un effort, gronda Robin Muscat.
Ariane, émue, posa sa main sur le bras du policier :
– Il souffre, chuchota-t-elle. Ne faudrait-il pas le réveiller ?
– Non… il s’est « chauffé »… il va voir, mieux encore…
Le capitaine, les officiers, et Rédo Marek, étaient bouleversés de voir le visage torturé du chevalier.
Robin Muscat fit un signe impérieux. Tous retinrent leur souffle, et Râx, lui-même, maintenant attentif, semblait participer aux affres de Coqdor, dont l’esprit était loin, vagabondant quelque part dans la constellation du Sagittaire, alors que son corps athlétique restait dans la cabine du Vif-Argent :
Il murmura, soudain, changeant brusquement d’expression, comme s’il touchait à quelque but magique :
– Des fleurs de feu…
Les autres se taisaient. Tous pensaient que les primitifs de la tribu de G-775, tout comme Wekinson, avaient parlé de feux étranges.
– Des fleurs… oui, c’est cela, disait Coqdor. Des fleurs vivantes… des fleurs de flamme qui agissent, vont, viennent… On jurerait qu’elles pensent… qu’une pensée centrale, mais polymorphe, les unit… Et il y a des hommes, des femmes, qui veillent, dans la grande citadelle transparente…
Muscat tourmentait son magnétophone de poche. Il savait que pas une syllabe ne serait perdue.
Debout, dressé devant les clichés de la chose - tombée - du - ciel qui lui avaient servi de support pour situer le point précis du Cosmos où il devait se rendre mentalement, Coqdor cria soudain :
– Un flambeau… je vois un flambeau… Oh ! Dieu du Cosmos, mes yeux n’ont jamais vu une pareille merveille… Je vis… Je vis intensément… La joie me pénètre… mon cœur est heureux… heureux comme un croyant qui touche à son paradis… comme jamais amant n’a été heureux de revoir sa maîtresse… Plus qu’une mère qui retrouve son enfant… C’est… ce n’est pas cela… et c’est tout cela à la fois… dans une flamme… une grande flamme de vie… Non… je ne peux dire… je ne trouve pas mes mots… Ce flambeau vivant, ce n’est pas le symbole de la vie. C’est LA VIE. Je vois le flambeau du monde…
Maintenant, le chevalier médium semblait en extase. Tous subissaient l’incroyable rayonnement qui émanait de lui en ce moment. Râx s’agita et poussa un sifflement d’une fréquence rarissime, pour exprimer la sensation inouïe qui devait le parcourir, sa nature animale le mettant encore plus près de Coqdor que les humains ne pouvaient l’être.
– Je voudrais voir, savoir, râla Rédo Marek, hors de lui.
Haletant, le plongeur spatial semblait vouloir se précipiter en avant, comme s’il eût été possible de se jeter dans le rêve de Coqdor.
Ariane, dont les yeux ruisselaient de larmes, secoua la tête :
– Il va se tuer… Il faut l’arrêter…
– Non, pas encore, coupa Muscat. Je vous demande une minute…
Il s’approcha doucement de Coqdor :
– Encore… dites-nous, ami… Ce flambeau… Ce flambeau vivant… Où est-il ? Comment le joindre ? Est-ce une menace ? Est-ce, au contraire, un espoir inconnu pour les hommes ?
Un silence. Coqdor semblait chercher. Puis ses lèvres s’entrouvrirent encore :
– Le Flambeau est gardé, jalousement, depuis que le monde est monde, au centre même de la Galaxie… Une race veille sur lui… Il est interdit à ceux qui ne sont pas initiés de s’approcher, sous peine de mort… et pourtant…
Il ouvrit les bras, dans un geste large, qui semblait embrasser l’univers :
– Et cependant… il est la Vie, le principe même de ce qui anime et vibre, en opposition à ce qui serait inerte… sans lui…
– Le feu du ciel, s’écria Rédo Marek. Celui que, dans les vieilles histoires de la Terre, on croyait ravi par Prométhée… Parlez… mais parlez donc…
Il s’élança vers Coqdor et lui saisit le bras, comme pour le forcer.
– Rédo… Tu es fou, s’écria Ariane.
Mais le choc avait tiré Coqdor de son hypnose volontaire. Muscat eut un mouvement rageur :
– Imbécile que vous êtes… au moment où il allait dire…
– Qu’est-ce que j’allais dire ? demanda péniblement Coqdor, qui grimaçait, et s’asseyait, épuisé par l’effort.
Ariane lui essuyait le front avec un mouchoir et Râx sautait après lui pour lui lécher le visage.
Muscat fit une scène épouvantable à Rédo Marek, qui promit de mieux se dominer à l’avenir. Ariane le regarda de telle façon que, maintenant, le valeureux garçon, conscient de son étourderie, se fût mis volontiers à pleurer.
Cependant, Coqdor leur avait appris beaucoup de choses et, puisque le mystérieux flambeau se trouvait au centre de la Galaxie, il semblait opportun de foncer vers le Sagittaire et de retrouver la sphère de vide signalée par Hans Wekinson.
Seul dans sa cabine, un peu plus tard, Muscat, qui réfléchissait à ces choses, écouta, seul, le magnétophone qui lui fit revivre la scène et les visions de Coqdor.
À un certain moment, il crut entendre chanter, à travers l’astronef. Cela arrivait quelquefois. Mais ce chant était si bizarre que l’inspecteur, soudain saisi d’un soupçon, sortit brusquement de sa cabine. Il ne vit personne.
Mais, voulant en avoir le cœur net, et pensant à quelque chose, il se rendit chez l’officier des liaisons-radio. Il le pria d’effectuer, immédiatement, une vérification de ses appareils.
Ensemble, ils gagnèrent la cabine spéciale. Là, un matelot était de quart. Il somnolait, n’ayant pour le moment qu’à guetter les émissions qui, en un tel espace, étaient plutôt raréfiées.
L’officier, examinant les contrôles, découvrit quelques anomalies. Un essai de liaison avec un poste situé dans une planète lointaine se révéla impossible.
– Que se passe-t-il ? demanda l’officier, je n’y comprends rien.
Muscat le remercia et bondit hors du poste-radio. Il courut à travers l’astronef, aperçut Rédo qui allait à la rencontre d’Ariane. Il ne les dérangea pas, courut au poste de pilotage.
Il lui avait semblé, un instant, dans le couloir, entendre encore le chant mystérieux, mais sans pouvoir le situer.
Chez les pilotes, c’était autre chose. Les deux copilotes semblaient effarés.
– Inspecteur… Nous avons des ennuis… Nos cadrans semblaient tout à coup affolés… et cela à plusieurs reprises… et puis tout est rentré dans l’ordre…
– Surveillez, pour l’amour du ciel. Surveillez et, surtout, notez avec précision l’heure, la minute, la seconde où les perturbations se produisent.
Il les quitta et courut comme un fou à la cabine de Coqdor.
Râx, qui le connaissait bien, se mit à sauter et à voleter autour de lui, mais Muscat n’était pas en train de faire des mamours au pstôr.
– Coqdor… mon vieux Coqdor…
Coqdor, demi nu sur sa couchette, se reposait de ses efforts médiumniques. Il vit tout de suite que Muscat avait une mauvaise nouvelle.
– Coqdor, dit l’inspecteur, nous sommes menacés… Je ne sais si cela a un rapport avec le flambeau que vous nous avez signalé, mais je sais qu’il y a un traître à bord… comme celui qui a perdu le Kondor dans les gouffres de vide du Sagittaire…
CHAPITRE VI
Seul, le capitaine Hugues avait été mis dans la confidence. Après une conversation brève et serrée avec Coqdor, Robin Muscat avait décidé de garder le secret, même vis-à-vis d’Ariane, ou plutôt du docteur Rommans.
Les trois hommes avaient tenu conseil. Une à une, entre leurs mains, avaient défilé les fiches signalétiques en reliefcolor des membres de la mission et de l’équipage. Il y avait, outre le commandant du bord et ses deux officiers, vingt hommes.
Cependant, Hugues pouvait croire en répondre sur sa tête. C’étaient des êtres sévèrement sélectionnés et qui, tous, étaient conscients de cette solidarité fraternelle, indispensable pour les grandes aventures interstellaires.
Mais, ainsi que le disait Robin Muscat, le traître est généralement celui qu’on ne saurait soupçonner.
Coqdor, de son côté, s’était livré à un petit travail personnel. Utilisant ses prodigieuses facultés de télépathe et de sondeur de cerveaux, il s’était occupé de chercher la brebis galeuse à bord du Vif-Argent. Nul ne s’en rendait compte, sauf Robin Muscat qui était averti. Mais le chevalier terrien, installé dans un fauteuil relax avec Râx ronronnant près de lui, ou bien perdu dans la contemplation des étoiles à travers un hublot, avait l’esprit en éveil et se déplaçait mentalement, d’un homme à l’autre, cherchant, inlassablement, dans le mécanisme des pensées.
Il avait trouvé les choses les plus diverses, les états d’esprit les plus variés. Mais rien qui puisse indiquer l’esprit de trahison. Aucun symptôme cérébral d’angoisse, de dissimulation, de fausseté.
Pourtant, à deux reprises, on avait pu repérer un chant mystérieux, s’élevant subitement à bord du Vif-Argent. Certes, plus d’un astronaute se mettait à fredonner, voire à chanter à tue-tête dans les moments de détente.
Du moins ces airs, venus de planètes bien différentes, ne ressemblaient jamais à la mélodie inconnue et si caractéristique que Robin Muscat avait cru repérer.
Sur ces deux incidents, l’un avait été signalé par Ariane, l’autre par Coqdor. La doctoresse, très surprise, en avait fait part au policier. Force avait été, alors, de la mettre dans le secret. Mais Muscat lui avait fait jurer de ne rien dire.
– Pardonnez-moi, ma chère amie… Mais pas même à Rédo… Vous comprenez… votre fiancé est une âme valeureuse, mais…
– … Mais un cerveau un peu léger. Je le sais, Inspecteur. Vous pouvez compter sur moi.
Ils avaient échangé un vigoureux shake-hand, en vrais copains qu’ils étaient devenus, avec cette amitié souvent rapidement cimentée, mais inaliénable, de ceux qui se lançaient ensemble dans les gouffres vertigineux du Cosmos.
Ariane, alors, avait fait part de son appréhension :
– Qui s’est mis ainsi à chanter ?… Je ne sais… Toutefois, je n’ai pas pu ne pas penser au récit de Hans Wekinson… Il y avait, sur le navire centaurien, un Martien au-dessus de tout soupçon… Pourtant, il semble que ce soit lui qui, par l’émission d’une mélodie d’une fréquence bizarre, rarement atteinte par des cordes vocales humaines, ait pu saboter les contrôles du cosmonef et attirer le cercle de feu…
– Et vous avez fait le rapprochement, Ariane. Nous sommes d’accord…
La jeune fille était devenue rêveuse :
– Pourtant, et cela Wekinson l’a aussi précisé, en mourant dans ce feu étrange, H’Thor, le traître présumé, a crié son innocence…
Muscat fit la grimace :
– Je vous en prie, Ariane, pas de romantisme. Ce H’Thor a perdu le Kondor… Si nous découvrons, à bord du Vif-Argent, un chanteur aussi exceptionnel, comptez sur moi pour le mettre hors d’état de nuire, et sans pitié.
Ariane eut un sourire :
– Je ne puis que vous en féliciter, Inspecteur Muscat. Vous ferez ainsi votre devoir. Mais, en digne représentant de l’Interplan, j’imagine que vous pousserez votre enquête jusqu’au bout, de façon à éviter toute erreur judiciaire…
Muscat prit cela en riant. Mais il demeurait soucieux. Ariane aussi, d’ailleurs. Elle mesurait ce que cela représentait, un élément trouble sur le Vif-Argent.
Robin Muscat avait poursuivi ses investigations. Coqdor avait vainement cherché son chanteur. Il avait lancé ses ondes mentales à la recherche du cerveau qui correspondait à l’émission. Mais il n’avait rien trouvé.
– Il aurait fallu, avait-il dit, que j’aie pu sonder le cerveau au moment même du chant…
– Et vous ne l’avez pas fait ?
– J’avoue que je n’ai pas réalisé tout de suite. , Je me suis concentré, mais il était trop tard…
Muscat lui avait fait préciser, ainsi d’ailleurs qu’à Ariane, les instants aussi précis que possible où ils avaient entendu chanter un membre de l’équipage, sans pouvoir le situer.
Ensuite, il s’était rendu aux postes clés de l’astronef.
Ainsi qu’il s’y attendait, les techniciens lui avaient signalé des perturbations dans le fonctionnement des computeurs, astronavigraphes et autres instruments de précision, à des horaires, d’ailleurs extrêmement brefs qui semblaient correspondre à ceux précisés par Ariane et par Coqdor.
– Notre homme s’exerce, rageait Muscat. Il chantonne, pour voir ce que ça donne… Quand nous approcherons du Sagittaire, il fera du bel canto, pour nous égarer et attirer le cercle de feu dont a parlé le rescapé du Kondor. Mais je lui réserve moi aussi un peu de musique. Un bel accompagnement de ma façon… Et on aura droit à l’opéra cosmique de la plus belle envolée…
Cependant, de tels incidents, s’ils obligeaient Coqdor, Muscat et le capitaine à renforcer leur surveillance, ne diminuaient en rien leur désir d’aller plus avant.
L’escale sur G-775 avait été probante. Une épave, venant du grand vide, était idolâtrée par les autochtones. Et cette épave, fragment du Kondor, irradiait bien du feu inconnu. Ce qui indiquait, cette planète étant la dernière en direction du Sagittaire, que la direction était vraiment la bonne.
Toutes proportions gardées, bien sûr. À quelques minutes de lumière près, ce qui représentait tout de même un écart possible, considérable dans l’espace.
Coqdor, lui, assurait qu’il fallait se précipiter dans le gouffre, l’abîme vertigineux, qui s’ouvrait devant le Vif-Argent.
– Foncez, Capitaine Hugues. Nous avons le devoir de retrouver le Kondor, ou de savoir ce qui lui est arrivé… Une volonté puissante a perdu ce navire. Soyez assuré que cette volonté agira contre nous. Que dis-je ? Elle a déjà tenté d’agir… ces bribes de chanson maudite en sont la preuve… Un de nous est chargé de mener le cosmonef à sa perte. Mais nous saurons nous défendre…
En bon marin des étoiles, Hugues était à peu près sûr de ne jamais revenir. Mais il avait fait, depuis longtemps, le sacrifice de sa vie. Ariane avait un sens de son devoir médical aussi élevé que celui de Muscat, conscient de son rôle de détective de l’espace, ou que Coqdor, qui était digne de son titre de chevalier de l’Empire de Martervénux.
Quant à Rédo, qui continuait à ignorer ce qui se tramait, il était toujours plein de fougue et il brûlait de mettre ses talents en action.
Coqdor, bientôt, pensa qu’en effet il fallait aller en reconnaissance et sonder l’espace immense dans lequel s’aventurait le Vif-Argent.
En général, les éclaireurs spatiaux quittaient les astronefs à bord de ces canots, magnifiquement équipés, petits vaisseaux en miniature, qui emportaient un équipage réduit, mais avec tous les moyens de translation, de survie et d’armement propres aux grands croiseurs, aux formidables cosmonefs.
C’était d’ailleurs à bord d’un de ces engins que Hans Wekinson avait pu échapper à la catastrophe du navire centaurien.
Pourtant, Coqdor, étudiant la question avec Hugues, répugnait à utiliser ce procédé.
Un canot, du modèle soucoupe volante de petite envergure, cela suffirait pour alerter la Volonté mystérieuse qui déchaînait le feu inconnu.
Et le petit navire subirait le sort du grand, ce qui n’arrangerait rien.
Le chevalier avait pourtant l’idée de reconnaître le monde fantastique qui devait se trouver au centre galactique, au sein de l’immensité vide qui séparait le Sagittaire des autres constellations.
Quelque chose, particulièrement, l’intriguait. Hugues, pourtant excellent cosmonaute, n’avait pu le renseigner. Et Robin Muscat avouait y perdre son latin.
Il était bien certain que la vision de Coqdor correspondait à un monde tangible. On n’était pas dans le domaine des seuls phantasmes. La médiumnité de Coqdor ne s’attachait qu’à des entités solides. Et, d’ailleurs, comment oublier l’aventure terrible du Kondor, et le sort de Wekinson ?
Il fallait donc admettre que la Volonté inconnue, veillant sur le flambeau, tenait ses assises dans l’immensité que le Vif-Argent commençait à sonder. D’après les contrôles (et cela correspondait à ce qui avait été observé par le Kondor) : en plein abîme, aussi loin des étoiles constituant le Sagittaire que des autres étoiles.
Il y avait forcément une planète. Mais pas de soleil. Ce qui était pour le moins assez ahurissant.
– Nous devons avoir, devant nous, quelque part dans ce gouffre spatial, un corps planétaire isolé. Mais pas une étoile pour le soutenir.
– Faudrait-il donc admettre qu’il s’agit d’un météore géant ? avait demandé Robin Muscat.
– Si c’était le cas, rien n’expliquerait qu’il fût là, et qu’il n’eût pas continué sa course galactique… Et quelle attraction l’aurait ainsi astreint à s’immobiliser ?
– Bon. Il doit bien parcourir une courbe, une ellipse, effectuer un mouvement quelconque dans l’espace…
– Qui le sait ? Ce corps céleste est d’une nature exceptionnelle, sans doute… Une planète qui serait son propre soleil… Car aucune étoile n’existe dans cette portion spatiale, n’est-ce pas, Capitaine Hugues ?
– Formel, avait dit le commandant du Vif-Argent. Une étoile, à cette portée, nous la verrions à l’œil nu. Or, plus nous avançons, plus nous pouvons constater que nous pénétrons dans une sphère totalement dénuée de corps célestes repérables…
– Ce qui correspond toujours exactement au récit de Wekinson. Aussi, je propose une reconnaissance spatiale… par plongeur.
On appela Rédo Marek. Le bouillant garçon bondit de joie quand il sut ce qu’on attendait de lui.
Rédo, comme un certain nombre de plongeurs spatiaux, avait suivi un stage particulier, dans un centre centaurien. Les natifs de ce système, en effet, se passionnaient pour les relations interstellaires et leurs écoles étaient déjà galactiquement appréciées, bien qu’ils eussent été, au départ, les élèves des Solariens de la Terre, de Mars et de Vénus.
Depuis le début des voyages intersidéraux, on lançait des hommes dans le vide, hors des astronefs, avec des scaphandres dont le type se modulait et s’améliorait sans cesse.
Or, depuis peu, on avait osé un procédé nouveau, d’une incroyable audace.
Il s’agissait de créer de véritables scaphandres-astronefs, susceptibles de se conduire, en plein espace, exactement comme les navires eux-mêmes.
L’homme, ainsi, ne serait plus le microcosme perdu, tout juste bon à évoluer dans le sillage de l’astronef-mère, se propulsant par un petit moteur réactif, dans un périmètre réduit. On lui donnait un champ d’action allant jusqu’à l’infini ; car les ingénieurs, penchés depuis de longues années sur ce délicat problème, avaient réussi à doter le scaphandre d’éléments capables de plongées subspatiales.
Un seul individu pouvait ainsi franchir, spontanément, les formidables distances séparant non seulement les planètes et les astres, mais les constellations entières, voire les Galaxies.
Il fallait, pour cela, une endurance particulière non seulement physique mais aussi morale. Peu de sujets avaient encore tenté de tels voyages et Rédo était un des premiers à sortir de l’école spéciale Mais pour certains audacieux, rien ne semblait plus devoir les arrêter. Ils pourraient parcourir le Cosmos dans tous les azimuts, aller jusqu’à ses frontières, et même au-delà, sans le secours d’un astronef.
Bien des élèves avaient renoncé. Ils acceptaient l’aventure à bord d’un croiseur spatial. Ils consentaient à se jeter dans le vide, pour peu que l’astronef-mère demeurât à portée.
De là à se jeter, seul, en plein subespace…
Pourtant, Coqdor, qui observait Rédo Marek, le croyait capable de réaliser de telles performances.
Il ne fut pas déçu. Rédo déclara tout net qu’il avait préparé son organisme et son mental à de telles expériences et qu’il n’avait qu’un regret : ne pas l’avoir expérimenté plus tôt.
Ariane écoutait cela, silencieusement. Certes, en tant que docteur Rommans, responsable médical de l’expédition, elle devait accepter, voire encourager Rédo à répondre à l’appel du chef de mission.
Mais elle était femme, et amoureuse. Elle aimait son fiancé et, naturellement, la crainte s’implantait dans son cœur.
– Je pense, disait Coqdor, qu’un astronef comme le nôtre est un trop gros morceau pour approcher du lieu mystérieux où brûle le flambeau inconnu sans être repéré… Déjà, nous avons de bonnes raisons de croire qu’on nous surveille et qu’on va chercher à perdre notre navire… Du moins rien de précis ne s’est encore produit… Il serait bon de reconnaître, dès maintenant, cette planète… cette curieuse planète-étoile, savoir si elle est habitée, ce que je crois, et quelle est cette volonté qui tient si jalousement à éloigner les intrus, comme ce fut le cas pour le Kondor.
Rédo déclara qu’il voulait partir sur-le-champ. Ariane se sentit pâlir, mais elle possédait assez de cran pour paraître calme.
Pourtant, elle sentit en elle un courant de sympathie et devina que c’était le chevalier Coqdor qui, ne pouvant publiquement réconforter le docteur Rommans, lui soufflait mentalement les encouragements affectueux qu’il destinait à la douce Ariane, dont les yeux d’ambre s’embuaient un peu.
Sous la direction du capitaine Hugues, Rédo se prépara. Ariane elle-même, étant donné ses fonctions à bord, fut chargée de vérifier l’état sanitaire du plongeur, et ses réactions dès qu’il fut harnaché avec l’étrange scaphandre.
La grande astuce des inventeurs avait été de réduire au maximum les appareils que le scaphandrier de l’espace avait à emmener.
Si bien que Rédo n’était plus guère chargé que les plongeurs sous-marins de la planète-patrie, quand ils allaient explorer le fond des océans.
Coqdor, posément, lui donna ses instructions. Rédo brûlait d’impatience. À Alpha du Centaure, il avait fait divers essais mais, pour la première fois, il allait en mission. Et quelle mission !…
Aucun refrain suspect ne s’entendait plus, mais Muscat et Coqdor ne pouvaient penser que l’ennemi eût renoncé pour cela.
Ils étaient persuadés que la Volonté inconnue les avait détectés depuis G-775, et leur préparait un tour à sa façon, attendant que le Vif-Argent fût engagé plus avant dans la grande sphère vide qui séparait la Galaxie du Sagittaire proprement dit.
Coqdor ne dissimula pas le danger à l’éclaireur spatial :
– J’espère qu’un homme seul, grain de poussière dans l’espace, pourra échapper, et passer là où un navire est tout de suite repéré… Mais je n’en sais rigoureusement rien, sur le plan pratique… Rédo, Marek, ne vous dissimulez pas que le cercle de feu signalé par le rescapé du Kondor peut s’en prendre à vous… Ou d’autres périls que je ne connais pas… Sans compter, bien entendu, tous ceux que les plongées subspatiales réservent ordinairement aux cosmonautes…
Mais Rédo, dont les yeux étincelaient de joie, assura qu’il s’attendait à tout, qu’il ferait face, et qu’il pensait bien revenir à bord du Vif-Argent muni de tous les renseignements nécessaires à la poursuite de l’expédition.
Il se dirigea vers le sas de départ. Coqdor, Hugues, Muscat et Ariane l’escortaient. Râx suivait, sifflant parfois douloureusement, comme s’il eût senti le désarroi de l’âme de la belle Ariane, qui le gâtait beaucoup et à laquelle il réservait le plus souvent ses caresses, en dehors de Coqdor, bien entendu.
Une dernière fois, on abreuva le plongeur de recommandations. Il serra les mains du chevalier, de l’inspecteur, et du commandant de bord.
Puis Ariane et lui, silencieusement, unirent leurs lèvres.
Ce fut elle qui eut le courage de stopper l’étreinte, et elle le poussa dans le sas, d’un geste dénué de faiblesse.
Les autres hommes admiraient l’énergique doctoresse.
Le sas refermé, un déclic joua.
Rédo partit dans l’espace. Pendant un moment, par les hublots et les contrôles du bord, ils purent le suivre, et lui parler par sa radio portative.
– Tout va bien, leur cria-t-il, je plonge…
Et une phrase lui échappa, montrant que, malgré tout, il était un homme, pas absolument un robot :
– Ariane, je t’aime…
Il s’effaça à leurs yeux, d’un seul coup, englouti par l’espace.
CHAPITRE VII
Rédo connaissait une volupté sans égale , celle de n’être rien, ou de pouvoir croire avoir atteint cet état.
Il avait déjà voyagé sub-spatialement à bord des astronefs interstellaires. Il connaissait ce noir, ce vide, ce rien, où l’homme se sent à la fois détendu et angoissé, léger et affreusement pesant, où il a la sensation d’être un point dans l’univers, mais un point qui atteindrait à la fois le zénith et le nadir et qui, par cela même, supprimerait toute vision, toute conscience, toute analyse mentale.
C’était absurde et agréable, difficilement définissable.
Seul, Rédo se rendait compte que cela dépassait tout. Il avait, sous l’impression de l’appareillage convenable, perdu connaissance, anesthésié indispensablement pendant quelques instants, pendant que son corps et son scaphandre, lancés gyroscopiquement à la vitesse de la lumière, atteignaient la masse infinie, hors dimensionnelle.
Selon le réglage, il devait émerger du subespace, immédiatement, sans le moindre délai, à quelques dizaines de milliers de kilomètres du centre de la sphère noire où s’était aventuré le Vif-Argent. Cette distance du centre idéal était indispensable, au cas où une planète se fût trouvée là, afin que Rédo ne se trouvât pas réintégré dans la masse du même corps céleste, ce qui eût été la mort immanquable.
Quand il revint à lui, il était encore dans le subespace, l’anesthésie, très brève, venant de s’effacer, sans la moindre séquelle. Un très court instant, Rédo pensa « néant ».
Puis il ouvrit les yeux, ébloui.
Tout de suite, il réalisa qu’il était dans le vide, mais à proximité d’un monde inconnu, une planète qui lui sembla de grandes dimensions. Aussitôt, il se mit à « nager », selon les normes des scaphandriers spatiaux, et se rapprocha de ce domaine mystérieux.
L’image d’Ariane le traversa. Mais il ne pouvait s’y attarder. Il sourit, tout seul, dans le vide, sous le masque de dépolex, en pensant aux yeux d’ambre de celle qui devait être anxieuse. Mais il allait bien. Il se sentait tout heureux d’avoir parcouru cette formidable distance et de toucher au but.
Il eut la tentation de reprendre contact par radio. Mais c’eût été de la dernière imprudence.
La Volonté menaçante pouvait aussi avoir des oreilles-radio, et le détecter, ce qui eût compromis le résultat de sa mission.
Il évolua donc vers la planète, constata, d’après ses contrôles, qu’elle était du type terrien, très répandu dans l’univers, c’est-à-dire de consistance minérale, avec l’apport d’une atmosphère, plus l’élément aqueux.
Mais, d’ores et déjà, outre la satisfaction de constater que Coqdor et les membres de la mission ne s’étaient pas trompés, et qu’il y avait bien là une planète absolument perdue, Rédo découvrait, avec émerveillement, que ce monde était bel et bien isolé, et semblait tourner sur lui-même.
Sans aucun soleil sustentateur.
Pourtant, il n’y faisait pas noir comme sur Pluton, ou toutes les autres planètes très éloignées de l’étoile chargée de les convoyer à travers la grande marche cosmique.
Rédo admira l’hypothèse émise, et qui se vérifiait. Celle de la planète-soleil. Ce monde était une terre qui était en même temps sa propre étoile.
Les appareils-miniatures du scaphandre subspatial lui permirent de découvrir une température moyenne au sol d’une vingtaine de degrés centigrades, avec une humidité ambiante. Il planait, sur les monts et les vallées, et des étendues vertes et rousses qui étaient immanquablement des forêts, une clarté vive par plaques, plus atténuée en d’autres endroits. Après avoir survolé pendant un bon moment la planète à haute altitude pour éviter au maximum d’être repéré, Rédo put croire que ces lueurs évoluaient très lentement si bien que les zones diverses connaissaient, sans l’apport du moindre soleil, des alternances de lumière et d’ombre, remplaçant le rythme des jours et des nuits.
Restait à savoir quelle était l’origine de la lumière et de la chaleur qui alimentaient cet univers bizarre, ce monde si éloigné des autres, et qui paraissait vraiment régi par des lois particulières.
Rédo sentait l’aiguillon de la curiosité le piquer à tel point qu’il en oubliait qu’il était en mission. Il voulait savoir, pour lui-même, parce qu’il était face à l’inconnu.
Pour un peu, il en eût oublié Ariane.
Il pensait, immanquablement, aux révélations médiumniques de Coqdor. Là, brûlait un flambeau énigmatique. De là venait le feu inconnu qui avait frappé Wekinson tout en le maintenant en vie et qui imprégnait la chose - tombée - du - ciel qui, à G-775, dévastait tout avant de revitaliser les blessés, les femmes stériles, et les mourants.
Il nageait, il nageait toujours. Et, insensiblement, il se rapprochait de la surface du globe.
Un monde de style terrien, oui, c’était bien cela. Il apercevait des rivières et des fleuves, fertilisant vallées et plaines. Un océan apparut, aux eaux pourpres, ne reflétant aucun azur, mais saisi dans l’irradiation étrange qui réchauffait et éclairait ce monde du vide.
Longuement, l’homme seul progressa, petit navire personnel, si petit que nulle vue humaine ne l’eût détecté. À peine l’eût-on pris, du sol, pour un oiseau, et encore de petite envergure.
S’il y avait des humains sur un tel corps céleste…
Pourtant, il crut reconnaître des lignes géométriques, des cubes ou des parallélépipèdes. Une cité ?
Rédo, de son naturel, se fût laissé emporter. Mais il réalisa qu’il se devait d’être prudent, pour sa mission sinon pour lui-même. Se signaler c’était peut-être se perdre, et perdre, par la suite, le Vif-Argent tout entier.
Il se freina donc, se proposant de reconnaître la planète à vol d’oiseau et de risquer par la suite des explorations au sol, quand il aurait une vue d’ensemble.
Il nagea vigoureusement, c’est-à-dire que, mû par les sustentateurs prévus relativement aux attractions planétaires, il pouvait évoluer à vitesse de croisière, au prix de quelques rares mouvements natatoires, dont le moindre lui faisait parcourir un mile ou deux.
Il n’eut donc pas de peine à survoler l’océan repéré dans toute sa longueur. Longuement, il passa au-dessus de ces eaux étranges, constatant que, déjà, toute une zone sombrait dans la nuit bizarre propre à de telles contrées. Plus loin, il retrouva le « jour », c’est-à-dire la lumière inconnue reflétant mystérieusement ses pourpres et ses écarlates sur les flots qui battaient au-dessous du nageur de l’air.
Rédo voyait le rivage, au loin. C’était au-delà d’une autre zone d’obscurité, très lointaine. Des monts frangeaient le littoral, eux-mêmes plongés dans le noir, et se dressaient comme des spectres immémoriaux.
Mais, plus loin encore, la clarté reparaissait, plus éclatante et plus attirante, tournant à un bel orangé laiteux, un ton à peu près inconnu à travers la Galaxie, et qui provoquait, dans l’âme fougueuse de Rédo, une sensation de bien-être, d’émerveillement béat.
Il pensa, fugacement :
« Que n’est-elle avec moi !… »
En vain, à son retour — car il espérait bien revenir — il narrerait à Ariane ce qu’il aurait découvert.
Mais comment lui décrire pareille lumière ? Comment lui faire éprouver ce qu’il éprouvait, de plus en plus subtilement ?
Il se rapprochait, il franchissait la zone noire, il atteignait le rivage, dépassait les pointes aiguës et noires des monts.
Au-delà, tout semblait flamber.
Les contreforts des montagnes, les vallées, les lacs, véritables taches de feu liquide, d’or en fusion. Et aussi des maisons, des palais, des tours incroyablement travaillées, indiquant une civilisation très évoluée.
Rédo planait, très haut, s’émerveillant de découvrir la beauté de cette ville. L’or, l’émeraude, étaient les teintes dominantes et il découvrait nettement, ayant des yeux d’aigle, un peuple agréablement habillé, vivant, grouillant, allant et venant dans les artères de la cité, où passaient des chars évoquant les antiques de la Terre, traînés par des coursiers bipèdes ressemblant à de grands oiseaux aptères.
Sur tout cela planait la lumière d’or rouge dont on ne savait si elle venait du ciel ou du sol.
Mais, plus il allait, plus Rédo était envahi par l’extraordinaire vertige. Il se sentait merveilleusement bien et n’avait aucune conscience des périls qu’il pouvait courir. Il admirait ce monde de féerie et, inlassablement, il fonçait plus avant dans sa course aérienne.
Nul n’avait semblé, dans la ville immense et fantastique, se rendre compte de l’essor de ce singulier visiteur volant. Rédo dépassait déjà la cité et d’autres montagnes lui apparaissaient, celles-là baignées de la clarté indéfinissable, mais plus éblouissante que jamais.
Rédo se sentait brûlant de vie. Jamais il n’avait ressenti semblables élans. Il vivait, ardemment, tout en poursuivant sa natation aérienne, et maintenant, hors des contingences, il évoquait Ariane. Il lui semblait qu’elle eût dû être près de lui, que, la main dans la main, il aurait été normal de l’entraîner dans cette course de l’air qui ne finissait pas, qui ne semblait plus avoir de but.
Ariane… Ariane…
Le nom adoré vibrait en son crâne, en son cœur. Il lui semblait qu’elle était présente, qu’elle faisait corps avec lui, que le sang qui battait dans ses artères était aussi le sang d’Ariane, et que cette lumière dorée, emplissant le ciel de la planète, émanait des yeux ambrés d’Ariane.
Rédo était étourdi, emporté, tout son être embrasé fonçant dans le ciel et découvrant sans cesse de nouvelles merveilles.
Il parlait à Ariane, il sentait, sur ses lèvres, la douceur des lèvres d’Ariane. Et il était détendu, léger, sans poids, totalement insouciant de sa mission, du danger couru, des circonstances exceptionnelles qui l’avaient mené là à travers la plongée subspatiale.
Les monts se dressaient à une hauteur incommensurable. Dix fois peut-être l’Himalaya terrestre. Des monts à l’échelle de l’immense planète-soleil qui engendrait sa propre lumière, son propre rayonnement calorique.
Plus haut que les monts, la coupole s’arrondissait, comme l’écran titanesque de quelque joyau impensable.
Et Rédo, très haut, volait vers cette coupole, au-dessus de ces montagnes jamais entrevues par les hommes de la Galaxie.
Il lui semblait obscurément qu’il connaissait déjà cela, qu’il en avait entendu parler. En fait, des relents de souvenirs montaient en lui ; mais il ne les analysait pas, ne se rendait pas compte qu’il approchait, de façon tangible, de ce monde mystérieux que la médiumnité de Coqdor lui avait permis d’entrevoir et de décrire de façon imprécise.
La coupole était si brillante qu’elle semblait taillée dans un monstrueux diamant, si vaste qu’elle eût recouvert une ville tout entière, et si transparente que, dans tout le Cosmos, il ne pouvait exister de plus pur cristal.
La lumière brillait sous la coupole.
Une source de clarté assez puissante, semblait-il, pour éclairer et réchauffer la planète entière. Rédo, ébloui, emporté par son propre rêve, avançait maintenant de façon absolument machinale, tel le papillon qui se précipite vers la flamme destinée immanquablement à le consumer.
Le plongeur spatial fonçait. Et c’est ainsi qu’il découvrit le Flambeau.
La coupole surplombait une immensité plane et brillante, encerclée par les monts formidables, comme si cela eût été taillé volontairement dans la masse même du massif rocheux.
Des remparts de cristal, gigantesques, audacieusement élancés, flanquaient la coupole, l’encerclant de fortifications qui semblaient aussi infranchissables qu’elles paraissaient fragiles. Pourtant, si Rédo avait pu raisonner, il eût pensé que ces parois transparentes devaient être aussi résistantes que le diamant. Plus peut-être, et que peu d’engins inventés par les Galaxiens eussent pu les entamer.
Mais Rédo ne faisait pas de la stratégie, ni de la balistique. Et aucune science humaine ne le préoccupait.
Il voyait le Flambeau, qui s’élevait du centre même de la coupole.
Et il pensait à Ariane.
Dans ce jaillissement de feu d’or, le visage de la bien-aimée lui apparaissait. Il murmura encore son nom et s’élança en un carrousel incessant au-dessus de l’incroyable édifice, grisé par la vision du Flambeau, et répétant incessamment ses appels à l’aimée lointaine, qu’il croyait réellement emmener avec lui dans cette randonnée insensée.
Le Flambeau s’élevait peut-être à mille mètres, d’un seul jet, flamme unique, éblouissante, et dont l’éclat cependant ne blessait pas les regards.
Bien au contraire, son apparence était lénifiante, merveilleusement bénéfique. Rédo s’abandonnait à le contempler, sentant plus que jamais la Vie qui bouillonnait en lui, mais qui le portait, comme un nuage de feu supportant un être immatériel.
Tout cela était bouleversant, inouï, inanalysable…
Et cependant Rédo vivait. Il n’était qu’un homme de chair et d’os, enfermé dans un scaphandre bien matériel, qui tourniquait au-dessus d’une planète inconnue après avoir repéré une flamme sous une coupole.
Il voyait aussi des êtres, hommes et femmes, sur les remparts. Il les distinguait fort bien. Tous lui semblaient beaux, jeunes, racés. D’amples et élégantes tuniques, de diverses couleurs, les vêtaient. Se rendaient-ils compte de sa présence ? Cela le souciait peu. Mais il ne pouvait le croire car tous étaient tournés vers le centre de la coupole, vers le Flambeau.
Ils tendaient tous les bras vers lui, en un geste de perpétuelle adoration. Et Rédo crut savoir qu’en effet, ils l’adoraient en veillant sur Lui.
Il eût voulu demeurer là, éternellement. Jamais il n’avait été si heureux et il lui eût été pénible de s’éloigner. L’absence même d’Ariane ne lui pesait pas car, dans son rêve éveillé, enivré par le rayonnement de l’immense Flambeau, il se croyait avec elle, unis à jamais dans un bonheur qui ne saurait être effleuré par les humains.
Le réveil fut brutal et Rédo s’arracha à la contemplation.
D’un seul coup, il eut réalisé. Le danger le menaçait. Les contrôles radar de son scaphandre déclenchaient l’alarme. Non seulement dans son casque où une sonnerie irritante lui brisait les tympans mais dans tout son corps.
Le cas était prévu et des décharges électriques légères touchaient les centres nerveux, pour pallier l’engourdissement toujours possible du cosmonaute.
D’un geste, tout en continuant à évoluer, Rédo bloqua le dispositif d’alerte et fit face.
Il souffrait. Il lui était atroce de renoncer à se baigner dans cet océan voluptueux. Mais il se trouvait aux prises avec la réalité.
Et quelle réalité !
Des flèches de feu montaient vers lui, émanant sans doute des remparts de la forteresse. C’étaient de véritables lances projetées à toute vitesse, avec une incroyable adresse. Elles convergeaient vers lui et il ne dut son salut, dans l’immédiat, qu’à un saut prodigieux qu’il fit exécuter à son scaphandre-astronef, et qui le lança à plus de trente mille mètres du sol.
Mais les flèches montaient toujours, après avoir hésité un instant.
Totalement revenu à lui, baigné de sueur, suffoquant dans le scaphandre, Rédo les examina. Il constata qu’elles ne semblaient pas tangibles. Ce qu’il voyait, ce n’était que du feu. Un feu vivant. Un jet de flammes piquant vers lui, en cent exemplaires. Et il évoqua ce qu’il savait de la catastrophe du Kondor.
Wekinson, le rescapé de l’astronef centaurien, n’avait-il pas justement parlé d’un feu qui semblait vivre de sa vie propre, et le navire n’avait-il pas été attaqué par un cercle flamboyant apparu spontanément dans l’espace, sans support matériel d’aucune sorte ?
Il ne pouvait douter. Il avait affaire à un élément semblable. Et il pensa que ce feu émanait peut-être du grand Flambeau mais que, au lieu d’être comme Lui source de vie et de joie, il consumait, il brûlait, il dévorait…
Le rapprochement se fit en son esprit. Cela, pour les sacrilèges qui osaient s’approcher du Flambeau. Déjà, tout navire lancé dans la sphère noire, près de la planète-soleil, risquait d’être attaqué. Et lui, le chétif, l’isolé, qui rêvait, flottant dans le ciel, se chauffant, ébloui, aux rayons du fantastique fanal, n’était-il pas plus coupable encore ? Ne méritait-il pas le sort qu’on lui réservait ?
Maintenant, Rédo raisonnait, réfléchissait. Très vite, car les flèches de feu montaient à une allure vertigineuse et il les voyait qui pointaient sur lui. Il ne douta pas une fraction d’instant que, s’il était atteint, il ressentirait certainement une suprême satisfaction, il sombrerait dans une joie sans égale. Mais que les flèches le perceraient, et détruiraient jusqu’à la moindre parcelle de son corps.
Et que jamais il ne retrouverait Ariane.
Elles arrivaient. Elles semblaient légion, maintenant. Comme des étoiles sanglantes, elles menaçaient Rédo et allaient foncer sur lui, toutes à la fois, guêpes de mort qui donnaient en frappant l’illusion de la vie la plus exaltante.
Rédo, grelottant d’une terreur sans nom, mais lucide, de ses mains baignées d’une sueur d’angoisse, réglait des boutons, des manettes minuscules, sur le thorax du scaphandre-astronef.
Il fut totalement enveloppé par l’essaim fulgurant, qui formait dans le ciel de ce monde sans étoiles un astre inconnu, feu de vie, feu de mort… Mais, au centre de l’essaim, il n’y avait plus rien. Rédo venait de s’échapper par subespace, et regagnait le Vif-Argent.
CHAPITRE VIII
Ariane était depuis plusieurs heures devant le sidéropériscope. En vain Robin Muscat et Bruno Coqdor avaient-ils voulu l’en arracher. Le docteur Rommans cédait le pas à la femme et Ariane guettait le retour de Rédo.
Coqdor lui avait apporté de ces fruits que les réfrigérateurs conservaient intacts depuis le départ d’Endereka. Elle l’avait remercié d’un sourire et les avait grignotés, l’esprit ailleurs, mais sans quitter son poste d’observation.
Le Vif-Argent poursuivait son étrange voyage. C’était toujours l’immensité de cette sphère noire avec des étoiles très lointaines dans les azimuts les plus divers. Mais aucun soleil, on pouvait l’affirmer, ne roulait dans ce gouffre, entre le Sagittaire et les autres parties de la Galaxie.
Les contrôles visaient l’espace en permanence et les guetteurs demeuraient à leur poste, étudiant ce ciel étrange à l’œil nu.
Pourtant, ce fut Ariane qui, la première, vit Rédo reparaître, comme s’il se matérialisait face au cosmonef. Une certaine longueur d’ondes, réglée sur la position du Vif-Argent, créait un lien invisible à travers le mystère sub-spatial et lui permettait ainsi de se rapprocher, en émergeant, de son navire de départ, quelle que fût sa position qui avait forcément évolué entre-temps.
Ariane jeta un cri de joie. Mais déjà le plongeur était signalé et ce ne fut qu’un jeu pour les astronautes que de le récupérer par les sas convenables.
Il étreignit Ariane. Coqdor, Hugues et Muscat l’entouraient. Le jeune homme, ruisselant de sueur, était encore sous l’effet d’une bien vive émotion, cela n’échappait à personne. Tout de suite, tout en quittant son harnachement, il commença à leur raconter son extraordinaire randonnée.
Mais Ariane, en souriant, l’arrêta :
– Un instant, Cosmonaute Marek… Il faut tout d’abord vous restaurer, passer à la douche prophylactique, et subir quelques tests… Rien ne vous interdira de faire votre rapport par la suite…
Rédo en parut ahuri. Mais il entra dans le jeu, riant lui aussi, non sans embrasser le responsable médical de la mission :
– À vos ordres, Toubib…
Le plongeur spatial se soumit donc, de bonne grâce, aux soins prévus par le règlement. Quand il fut soigneusement nettoyé, détendu, repu, et que les prises de sang d’une part, les sondages à ultra-sons d’autre part eussent assuré que son organisme était en bon état et n’avait nullement souffert de la plongée, Ariane le fit étendre sur un fauteuil relax et Coqdor, Muscat, Hugues, avec la doctoresse, vinrent l’entourer pour l’entendre.
Bien entendu, Râx lui aussi était là, ayant glané quelques reliefs du repas prévu pour les retours de plongée, où des fruits frais venant des planètes lointaines avaient régalé le cosmonaute et le pstôr.
Ils écoutèrent en silence. Ce qui les bouleversait, c’était de constater que les visions de Coqdor ne l’avaient pas trompé et que l’étrange flambeau existait vraiment.
Quant à la planète-étoile, elle était une réalité.
– Ce qui me surprend, dit le chevalier, c’est que, bien que nous soyons depuis un bon moment engagé dans la sphère noire, le cercle de feu ne se soit pas encore manifesté…
Muscat parut sur le point de dire quelque chose. Mais il se retint et fit : non… non… rien, parce qu’il voyait leurs yeux à tous se tourner vers lui.
Le capitaine et le chevalier discutèrent un bon moment, avec le plongeur. Mais le représentant de l’Interplan paraissait étranger à la conversation. Ariane, s’en apercevant, lui demanda gentiment s’il était souffrant :
– Non, merci, chère belle amie… Je n’ai pas, pour l’instant, besoin de vos bons services. Croyez que je serais heureux de tomber malade, pour me remettre en si bonnes mains…
– Hélas ! protesta Rédo, vous tournez bien le madrigal, Inspecteur. Mais je réclame priorité…
Ariane se mit à rire :
– Pas de duel pour la femme, Messieurs, seul le médecin est en jeu… et à votre disposition…
Cependant, on avait pris force notes au magnétophone, enregistrant la quasi-totalité du récit de Rédo qui concordait avec celui, médiumnique, de Coqdor. Tandis que les cosmonautes se dirigeaient vers leur laboratoire, Muscat prétexta qu’il avait lui-même des notes à classer pour s’éclipser.
Dans sa cabine, il examina en effet quelques chiffres griffonnés sur son carnet. Il fit la moue :
– Voici les horaires exacts de départ et d’arrivée de Rédo… Rien… Hum !…
L’inspecteur était perplexe. Une idée le tenaillait, le torturait, depuis quelque temps. Et certaines observations personnelles semblaient corroborer ses hypothèses.
Cependant, le Vif-Argent poursuivait sa marche vers l’inconnu, c’est-à-dire vers la planète-soleil, le capitaine Hugues ayant modifié le mouvement de son navire en vertu des coordonnées enregistrées par les délicats appareils qui agrémentaient le scaphandre-astronef du plongeur sub-spatial.
Vint l’heure de ce qu’il était convenu d’appeler le repas du soir, la vie demeurant réglée en vingt-quatre tours de cadran, selon les vieilles normes terriennes.
Là encore, Ariane observa que Muscat demeurait songeur.